Les journalistes sont très inquiets. C’est la profession qui le veut, me direz-vous, eux qui ne parlent que d’incendies de forêts (ou autres), de meurtres (féminicides ou « points de deal »), de crises majeures (économiques, sociales ou financières, ou les trois à la fois). N’oublions pas les maladies. Ce sont alors des épidémies ou, mieux encore, des pandémies, sachant que les populations de rongeurs prolifèrent, en liaison peut-être avec les changements climatiques, ce qui pourrait faciliter l’expansion et les mutations de l’hantavirus – pourquoi pas ? Tout ceci se passe sous nos yeux, sans oublier les drones, les missiles et le blocus d’Ormuz, avec ses cessez-le-feu, remarquables pour entretenir l’attention de l’audience. Soyons donc honnêtes : ce qui arrive est excellent pour la profession. En plus, l’élection présidentielle de 2027 se profile, avec au moins vingt candidats de trop. Quels débats, quelles trahisons, quelles empoignades, quel carnage ! Pourquoi donc vous plaindre, journalistes ?
Certes le temps n’est plus où un papier devait a minima tenir un jour, jour comme journal bien sûr. Pour ne pas, le lendemain, envelopper des poireaux au marché, il fallait être feuilletoniste à succès, célèbre analyste ou multiplier les pseudonymes pour se protéger. Lâs, la radio est venue, pire les télévisions d’information en continu, de CNN à BFM et LCI. Elles sont évidemment plus rapides que l’écrit. On peut toujours dire que ce dernier demeure, mais les mots volent, plus précis. Ils se contredisent souvent les uns les autres, distanciant la vitesse de la frappe. Immanquable quand même, ce « reporter », devant l’eau du détroit d’Ormuz, devant la Maison Blanche et le Marine en faction (« preuve » que le Président est au Bureau ovale) ou encore à l’angle du palais de l’Élysée, pour faire vrai. Il nous dira ce qui se passe au loin, dans un navire hors de vue ou dans une pièce secrète.
En dehors de ces cas de divination, le journaliste doit choisir, avoir un ami ou un ennemi pour écrire et commenter ce qui arrive, en bien ou en mal. Il agira souvent au détriment de l’impartialité qu’il recherche ou recherchait. Il sera donc anti-mollahs ou anti-Poutine, ce qui ne pose pas de problème ici, ou bien anti-Trump, ce qui suppose quand même d’être pro-quelque chose ou quelqu’un, ou encore anti-Macron, ce qui ne suffit plus et implique de lui choisir un successeur. Mais le drame de notre journaliste se poursuit. Nourrie par les agences de presse ou l’AFP, l’Intelligence Artificielle produira à la chaîne de brefs mémos qui serviront à la publication de punchlines. Il est techniquement dépassé. Pire, on verra bientôt des morceaux d’articles écrits par Claude ou ChatGPT, à moins qu’ils n’en écrivent en entier, selon les points de vue politiques demandés.
En poursuivant sur cette piste, l’IA écrira des morceaux d’ouvrages, notamment politiques, à insérer dans un texte pour gagner du temps, avant d’écrire bientôt un roman « à la manière de », comme Reboux et Miller. Pour l’heure, les textes de l’IA restent relativement plats, prudents, l’inverse de ce que veulent lecteurs et spectateurs, donc les journalistes. C’est sous leur pression que l’IA va évoluer en produisant des essaims de textes, de façon à perdre les concurrents (et l’auditoire ?).
La solution est là : nous demanderons au journaliste d’enquêter et de nous aider à comprendre ce qui se passe, et qui est toujours changeant. L’histoire ne se répète évidemment pas, en comédie ou en tragédie, tant peuvent varier les situations des acteurs en présence, coopération ou lice. Ce sera donc à l’enquêteur de faire la clarté en un temps où les faux fleurissent : faux documents, faux textes, fausses photos, fausses citations (habilement tronquées). C’est là qu’il nous faut des experts pour faire la différence à partir de l’examen précis des documents. On saura alors (peut-être) ce qui est vrai, qui ment, en quoi et pourquoi.
C’est là notre rêve : croire que la vérité existe, unique, nue, dans son puits, attendant son heure. Nous devons pourtant accepter qu’elle est celle du plus fort, du meilleur menteur, assisté des meilleurs… journalistes, et surtout comparer. Ceci est évident quand nous voyons les présentations des guerres et conflits passés. Le ton des commentateurs d’alors est évidemment partisan. Et maintenant ? Attendons et souhaitons gagner : entre Sparte et Athènes, il y a 210 kilomètres ; la largeur minimale du détroit d’Ormuz est de 55 kilomètres. Travaillons.
