David-Goliath ou le début de la guerre low cost

- Ecrit par

 David-Goliath ou le début de la guerre low cost

L’idée est très ancienne : David, le dernier des 7 enfants du berger Isaï, abat le héros des Philistins d’une simple pierre lancée avec sa fronde, pierre qui l’atteint au front. Goliath est grand, fort, bien armé et cuirassé, mais il meurt sur le coup. L’exploit de David lui vaudra une promotion… devenant roi d’Israël. L’histoire ne s’est pas perdue. Car c’est bien Israël qui a lancé les premiers drones, ou drônes, de l’anglais faux bourdon ou abeille mâle, pour découvrir et observer les tanks égyptiens lors de la « guerre des six jours », du lundi 5 au samedi 10 juin 1967, et la gagner.

Cette réalité s’est déplacée en Europe, plus précisément en Ukraine, avec l’usage par les Russes de drones Shahed (« témoin » en persan). Ils sont fabriqués en Iran et exportés en Russie, une Russie qui les fabrique en série ensuite, après les avoir améliorés, pour les envoyer en essaims en Ukraine. Là, les bourdons volent partout, concurrencés bientôt par ceux fabriqués en Ukraine même, dans des lieux secrets. Ils sont envoyés au front, puis en Russie, coûtant 1000 euros en « entrée de gamme ». Ces essaims épuisent vite les stocks de missiles ukrainiens destinés à les intercepter. Ils les épuisent en termes de stock, puisqu’il faut plusieurs mois pour en construire, avec les chaînes actuelles de production des pays développés, et plus vite encore en termes de budget, avec un prix moyen d’un million d’euros pièce.

Ce qui est plus nouveau encore, c’est que ces drones sont constamment revus et améliorés, grâce à l’expertise des « dronistes » qui les pilotent, en Ukraine puis en Russie. Ce ne sont jamais les mêmes, de mois en mois, ce qui est radicalement différent des processus de production des missiles qui sont non seulement plus chers mais surtout plus rigides, fonction de leur complexité, à moins que cette complexité et cette technicité n’aient été un penchant d’ingénieurs ou un moyen d’alourdir la facture. L’idée de la perversité du coût commence à percer, inquiétant le complexe militaro-industriel, russe puis américain, avec la guerre qui atteint le Moyen-Orient. Depuis, on trouve des drones partout, Israel, Palestine, Liban, Iran et tout autour du golfe persique, abordables.

La théorie de la guerre, et d’abord sa pratique, sont appelées à changer. La bombe nucléaire devient une arme d’une dissuasion contradictoire. Contradictoire parce que celui qui la possède s’engage à ne pas l’utiliser, non pour des raisons philanthropiques, mais pour ne pas susciter de riposte hostile… ce que l’on peut comprendre de son point de vue. C’est devenu une arme de communication et de défilé ! Ceci implique qu’il faut accroître l’arsenal guerrier avec des armes de moindre danger et prix, drones évidemment. La bombe nucléaire pousse celui qui l’a, se vivant désormais protégé du pire, à être condamné à menacer ceux qui ne l’ont pas, qui n’ont d’autre choix que s’équiper en non-nucléaire.

La guerre devient étrangement asymétrique. En face du « doté » de la bombe, celui qui n’est pas « doté » doit développer un armement que l’on pourra toujours trouver low cost, mais qui est de plus en plus efficient, pour peu qu’on l’utilise en quantité. Un essaim de drones pas chers peut immobiliser, voire détruire, un tank lourdement cuirassé. Un autre essaim peut endommager des aérodromes, des avions, des radars. Le pays « doté » ne peut « monter aux extrêmes » en utilisant la bombe : il y est. Le non doté le bloque et le force à déprécier son arsenal high tech et high cost, faute de pouvoir l’utiliser. Le « doté », poussé par son appareil technologique, monte en gamme, et en prix croissants. Ses drones sont chers. Le non doté monte en quantité de produits de base et de prix unitaires décroissants, bénéficiant d’économies d’échelle. L’histoire ne s’arrête pas dans cette confrontation entre « dotés » et non « dotés », elle se transforme. Jusqu’à ce que le « non doté » se nucléarise. La Corée du Nord menace le Sud, le Japon, voire les USA et surtout n’a plus rien à craindre… de la Chine. L’Iran le sait depuis longtemps. Taïwan s’interroge.

Donc il n’y aura aucun « dividende de la paix ». David maniait la fronde : l’entrée de l’efficacité coût/dommage doit être maîtrisée dans ce monde où les « simples » nucléarisés seront coincés. La « dronisation » que le monde construit crée un univers d’escarmouches, propice à la prolifération nucléaire. Les dronisés, il faut négocier avec eux. Attention : les civils sont gratuits.