« Maintenant », et seulement depuis 1919 ? « Nous autres », mais qui sont-elles donc ? « Elam, Ninive, Babylone, étaient de beaux noms », nous dit Paul Valéry. Et Londres, Berlin ou Paris, en seraient-ils alors moins beaux, car plus récents ? Et New York ? Et Pékin ? Où cessera donc ce bouleversement des hiérarchies et des règles que nous avons construites depuis octobre 1945, avec l’ONU ? Qui dira que le Droit international, base de cette phase de paix unique dans notre histoire, est en lambeaux ? Paul Valéry poursuit son texte de 1919 (La crise de l’Esprit), dans une interrogation qui peut surprendre. « Tant d’horreurs n’auraient pas été possibles sans tant de vertus. Il a fallu, sans doute, beaucoup de science pour tuer tant d’hommes, dissiper tant de biens, anéantir tant de villes en si peu de temps ; mais il a fallu non moins de qualités morales. Savoir et Devoir, vous êtes donc suspects ? »

De fait, nous avons longtemps vécu à l’ombre d’un édifice mondial que l’on pensait inébranlable. Renforcé même par l’éclatement de l’URSS : les États-Unis en sortent les dirigeants d’un monde baptisé « unipolaire », qui semblait promis à l’éternité. Ce devait être « la fin de l’histoire ». Était-ce le succès de nos « qualités morales » ?
Non, car l’histoire n’a pas fini de finir et le passé de passer. Au contraire même, l’histoire se complique, avec plus de pays aux démographies divergentes, avec la double révolution de l’intelligence artificielle qui nous rend plus efficaces et productifs, et celle des drones, qui sont moins chers mais plus précis et surtout qui attaquent en essaims. Le monde bipolaire est fini depuis la chute du Mur de Berlin. La stratégie d’ouverture aux marchés et au capitalisme menée par les États-Unis envers la Chine en utilisant l’OMC s’est retournée contre eux, puis contre nous. Nous ne l’avions pas vu ?
Nous découvrons que la force des dictatures dépasse l’attrait de la course à la richesse et à la « poursuite du bonheur » (the pursuit of happiness). Ce qui n’avait pas été du tout prévu, c’est l’alliance des richissimes américains avec un pouvoir qui y devient illibéral, sous couvert de nationalisme, et y corrompt la démocratie. Dans ce nouveau rapport de puissances, la Chine devient aux yeux américains leur concurrent, plus leur atelier, puis leur adversaire. Pire, les États-Unis, ou leurs dirigeants, s’opposent à la construction européenne, sous prétexte qu’elle n’incarne pas assez les volontés de chaque nation, alors qu’elle est précisément leur union, ce qui implique partages et coopération, qui leur donne enfin quelque puissance. Une Europe qui ne mettrait rien en commun de ses pouvoirs régaliens serait la victime de la polarisation en cours. La vraie surprise de la stratégie américaine est celle-là : être à ce point obsédée par ses choix qu’elle ne voit pas que ses alliés doivent s’unir, précisément pour la renforcer, et se renforcer.
« Savoir et Devoir, vous êtes donc suspects ? » est donc la question du jour. Qu’est donc devenu le Savoir, s’il est à ce point myope et égoïste, s’il oublie les calculs de toute construction internationale ? La complexité croissante du monde est notre réalité et notre Devoir de la comprendre, pour la maîtriser. Nous devons sortir d’une vision manichéenne du réel, où nous pensons que la bombe (nucléaire) et l’argent (dollar) règnent dans un monde où tant de bombes coexistent désormais, avec tant de monnaies.
Ce qui se passe en Ukraine, avec une Europe lente et des États-Unis qui lui vendent leurs armes pour défendre la liberté, face à une Russie aidée par la Chine, l’Iran et la Turquie, paraît quand même assez clair. Ce qui se passe en Israël, menacé aujourd’hui par l’Iran aidé par la Chine, la Russie et la Turquie paraît aussi assez clair, quand même, avec de son côté une Europe fractionnée et des États-Unis qui veulent au moins autant l’argent que la paix : un deal.
Si l’on regarde en arrière, tant l’histoire de la Première guerre mondiale que celle de la Deuxième, on retrouvera aussi des lenteurs, des peurs, des petitesses et des lâchetés. Cessons de rêver à un magique progrès quand tout dépend de notre courage, pour défendre nos valeurs. Vouloir le Bien n’est rien sans Volonté. Voulons-nous une défaite qui, cette fois, ne sera plus « étrange » ? C’est toujours la même question, encore aujourd’hui : « nous autres, civilisations, savons-nous, enfin, que nous sommes mortelles ? »