Ils ont tous écrit des centaines de pages. Ils nous laissent bien sûr des souvenirs, parfois contradictoires, et souvent un seul mot. C’est la tragédie, ou le merveilleux filtre du temps qui a passé, comme on le voudra. Cherchons donc ces mots.
Sartre
Sartre, nous donne « engagement », avec souvent des expressions violentes, bien dans son style, mais on remarquera que son engagement s’est surtout révélé après la deuxième guerre. Le mot a donc dû… attendre pour exister.
Aron
Aron aussi est engagé, mais il s’exprime à Londres, ce qui marque évidemment un choix plus net de sa part. Choix qui devient, et pour de longues années ensuite, celui d’un « spectateur engagé ». Il s’engagera toujours, mais de manière le plus souvent mesurée, après examen et analyse. « Spectateur engagé » reste donc son mot, avec en plus : exigeant, sceptique et libre.
Bourdieu
Bourdieu nous laisse lui « reproduction », vieux souvenir marxiste, où le capital culturel forme cependant, pour lui, un héritage au moins aussi important que le capital économique, industriel ou financier de Karl. Ce qui est quand même moins strictement marxiste. En plus, ce capital culturel durera et se transmettra de génération en génération, hors taxes et impôts, source de distinction. Ce qui n’empêchera pas Bourdieu, né dans un petit village des Pyrénées orientales, de finir sa carrière comme Professeur au Collège de France. Ce qui n’empêchera pas quand même, dès qu’il s’agit de commenter une carrière, le mot de se… reproduire.
Morin
Morin Edgar, de son nom de naissance David Salomon Nahoum, vient de nous léguer « complexité ». Sa propre histoire explique beaucoup de ce choix : il naît le 8 juillet 1921 dans une famille juive originaire de Salonique, en Grèce, qui émigre à Paris. En 1941, il rejoint le Parti communiste et entre dans la Résistance sous le pseudonyme « Morin ». En ce temps, pour trouver plus complexe (et risqué), il fallait chercher. Ceci ira jusqu’à la Libération de Paris. Ensuite, Edgar Morin ne cessera de fouiller dans ce qui est particulier. Ainsi quitter le PCF ou, plus exactement, en être exclu pour un papier publié dans France Observateur (aujourd’hui : Nouvel Observateur). Après, ce sera, en 1967 La Métamorphose de Plodémet sur la France rurale qui disparait, une longue étude de terrain, première en son genre. Puis vient, en 1969, La Rumeur d’Orléans, celle qui demeure, antisémite. Puis, régulièrement, il construit sa Méthode, autour de la complexité qui nous entoure et qui ne peut se comprendre, seule façon pour la réduire, que par le travail et l’action. Un mot exigeant.
Cyrulnik
Nous devons à Boris Cyrilnik, né à Bordeaux en 1937, la transmutation du mot physique résilience, la résistance de matériaux aux chocs, en psychologie : la capacité des hommes (de certains au moins) à dépasser des traumatismes et à se reconstruire. Né d’une famille ashkénaze, ayant perdu ses parents en déportation, il évite les rafles par une rare série de caches, jusqu’à devenir psychiatre, à la recherche de ce qui lui permet de se reconstruire : la résilience.
Critiques
Bien sûr, les critiques vont pleuvoir sur eux, critiques savantes à moins qu’elles ne soient jalouses. On entendra ainsi que, pour Aron, Morin et Cyrulnik, les mots qu’ils nous apportent sont au carrefour de domaines établis. Ils ne seraient pas originaux, mais c’est la seule façon de leur trouver une profondeur nouvelle. Ce sont analyse et doute chez Aron, complexité chez Morin comme « méthodologie de la transdisciplinarité », éthologie comme « carrefour de disciplines » chez Cyrulnik. Rien de ce qui nous sert chaque jour à comprendre un mot, le monde, ne vient jamais d’une seule source. De moins en moins même.
Mélangeons
Mélangeons pour comprendre. Nous savons tous, désormais, que toutes les guerres sont hybrides. Que David avec sa fronde a inventé le low cost face à Goliath, chèrement cuirassé. Que la guerre change en permanence, qu’elle est « caméléon », se moque des plans, au milieu d’un épais brouillard. La mine, petite, peut effaroucher le destroyer. L’essaim de drones peut attaquer la base militaire la plus puissante. Ce qui est mécanique et direct est faux, ce qui oublie la dynamique humaine est voué à l’échec. Être simple, c’est très compliqué. Retenons donc ces quelques mots, et pratiquons-les en ce rappelant d’où, et de quelles vies, ils nous viennent.
