Le bouc-émissaire est le remède des sociétés malades qui, en fait, aggrave leur mal. Comme son nom l’indique, il trahit ses origines animales. De tout temps, les groupes humains ont suscité des tensions : partages des femmes, de l’eau, des terres ou des récoltes font naître des rivalités. Les différences d’expertises, de goût du travail ou de chance ont toujours créé des écarts de situation, parfois cumulatifs. On dit aujourd’hui des inégalités, jamais des envies, pour être politiquement corrects. Elles sont sources de tensions, parfois de guerres. Reconnaissons que les religions et les responsables politiques ont aidé dans toutes ces propagations et ces ressentiments. Les pandémies et le Covid aujourd’hui, les pestes hier, ont ravivé les problèmes. Les juifs, déicides et riches, les protestants, riches aussi, les immigrants qui vont nous remplacer, les Chinois qui détruisent nos industries et nos commerces, sans un mot sur le régime du pays… la liste des responsables de nos malheurs ne cesse de s’allonger. Il nous faut les exclure, faute de pouvoir les tuer.
La préhistoire nous montrait la voie, avec ces sacrifices humains destinés à apaiser les dieux. La religion juive nous donnait l’origine de l’expression. Dans la Torah, reprise dans l’Ancien Testament, à l’occasion de Yom Kippour (fête du Grand pardon), un bouc est tiré au sort dans le Temple de Jérusalem. Chargé des fautes du peuple, il est poussé hors de la ville, dans le désert. L’expression est restée, mais le bouc est devenu humain. Il conduit au bannissement, à la condamnation, à l’exil, sinon à la mort, les croyants d’une autre religion. Le bouc-émissaire parfait devient le juif. En petit nombre, accablé de critiques, souvent interdit d’armes, vivant dans un lieu prescrit, cantonné à des métiers interdits aux autres (le prêt à intérêt, parfait pour l’ostracisme), il sera régulièrement attaqué, jusqu’à la Shoah. Sans que ceci cesse.
De nos jours, la théorie et, malheureusement, la « pratique » des boucs-émissaires, font partout des « progrès », pour des raisons de « demande ». Si l’on pense en effet que le bouc-émissaire permet, au moins temporairement, de réduire les tensions au sein d’un peuple, on voit à quel point leur nombre devra monter. Dans les démocraties, peut-être parce que les élections peuvent faire baisser les pressions internes, comme dans une cocotte-minute, les boucs-émissaires sont légion en tête des programmes. Mais les régimes autoritaires leur préfèrent la guerre, pas besoin des urnes.
En France, on peut ainsi expliquer les demandes répétées de référendum ou de départ du Président, sans attendre 2027. Mais on peut aussi craindre qu’un programme politique, même majoritairement choisi, ne puisse faire a minima repartir la croissance, passée cette courte et étrange « période de grâce ». Le Président, les élus en général, sont pourtant des boucs émissaires commodes ! Mais la thérapie a ses limites. La révolution technologique que nous vivons implique des changements profonds, plus rapides qu’auparavant la vapeur ou l’électricité, dépassant largement le quinquennat, limite de notre patience. Quels chocs, quelles peurs ! En plus, nous vivons un changement climatique qui s’inscrit dans une bien plus longue durée. Il implique la coopération de tous pour reculer, sans oublier une situation politique européenne et mondiale si compliquée qu’elle ne s’y prête guère.
L’échec du bouc émissaire est son unicité : un seul ne suffira jamais à tout calmer, faute de tout résoudre, sachant que la sélection, dans le troupeau des prétendants, ne peut plus être laissée au sort, ou à l’élection. Il va donc falloir réfléchir, mais « diviser chacune des difficultés que j’examinerais, en autant de parcelles… qu’il serait requis pour les mieux résoudre » ne sera plus possible. Le conseil de Descartes suppose en effet que les « difficultés » sont séparables. Or, elles le sont de moins en moins. Le nœud est « gordien » : rien n’est améliorable isolément, personne n’a assez de pouvoir pour le trancher. La coopération est indispensable, le multilatéralisme la seule issue, en politique ou en économie, mais la plus compliquée.
La complexité n’est pas la rançon du progrès, mais sa preuve. La démocratie est le pouvoir du peuple pour un compromis efficace, l’inverse des demi-mesures. Le troupeau français, comme l’européen, diminue et vieillit : il n’avance qu’ensemble. Le bouc-émissaire ne résout rien, au contraire : il déresponsabilise chacun.
