Couvrez ce sein : la crainte française des mots

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 Couvrez ce sein : la crainte française des mots

Tartuffe : Couvrez ce sein que je ne saurais voir

Dorine : Vous êtes donc bien tendre à la tentation

On aura reconnu les deux vers parmi les plus célèbres de Molière. Tartuffe ou l’imposteur, c’est une charge contre les hypocrites, contre ceux qui se cachent, craignant les mots crus et la réalité… nue. Ce sont des imposteurs, eux qui veulent poser leur analyse sur les sentiments des autres. Ces imposteurs, qu’il s’agisse de bons sentiments, de morale, de lutte contre les injustices, la corruption ou les inégalités cachent leurs objectifs finals : argent, sexe et pouvoir, sous les apparences de la religion, de la politique, de la nation, de l’Europe, de l’humanisme ou de tout autre sentiment vertueux. Pour les mettre à jour, il faut que les yeux se dessillent sur leurs actions, que les masques tombent. Ce n’est pas chose aisée, tant ils abondent.

Les imposteurs économiques sont partout, vantant leurs produits, expliquant leurs prix ajustés au mieux, en cachant aussi leurs défauts et leurs limites. Reconnaissons que, nombreux, et nous en sommes, font de notre mieux pour produire et pour vendre. On nous dira alors qu’imposture est un mot bien trop fort et violent, faux, que marketing est plus adéquat, que tout échange est par nature un commerce de biens, d’informations pour savoir ce qui est recherché et ce qui agrée, profit contre satisfaction, au sens de « être d’un commerce agréable ». A l’autre de savoir. Ne soyons donc pas naïfs : tout ce qu’il faut obtenir est de mieux préciser les termes de l’échange, de proposer pas d’imposer, de savoir ce que les mots liberté et concurrence veulent dire, avec, comme dans tout rapport humain, les intérêts et les limites du jeu, les deux dépendant de chacun. Le succès de l’imposteur dépend de notre désir de le croire.

Les imposteurs politiques sont évidemment très nombreux, surtout ces temps-ci, cherchant à nous séduire plus qu’à nous convaincre, pour obtenir exonérations, indexations ou sous-indexations, postes, honneurs, avantages et revenus sur plusieurs années si possible, avec un mandat qu’ils feront tout pour prolonger. Pour permettre (financer) ces propositions, on traquera les fraudes, les profiteurs, les excès. On taxera en attendant plus de croissance. Pour sélectionner les candidats, nombreuses sont les épreuves écrites avec des programmes scrutés par les spécialistes, suivis d’épreuves orales. Elles donneront lieu à des exposés, conférences, conférences de presse, interviews et bien sûr à des confrontations, primaires, avec amis, alliés et opposants, mais aussi lobbyistes, défenseurs de leurs intérêts et plus encore critiques de ceux des autres. Un homme politique de qualité démasque vite les imposteurs et, mieux encore, parvient à les tourner en sa faveur. Machiavel plus Casanova.

Peut-on alors éviter ou confondre les imposteurs affectifs, ceux qui nous disent nous estimer et nous aimer, tout comme nous protestons des mêmes sentiments envers certains ? Peut-on éviter d’en être les victimes sans pratiquer, soi-même, les mêmes artifices ? Pour ne pas être victime des imposteurs, vaudrait-il l’être, en connaître tous les stratagèmes ? C’est là le risque : l’imposture serait-elle une maladie contagieuse, avec l’idée que la meilleure façon de ne pas en être victime serait de l’avoir ? Être imposteur, pour ne pas en être victime ? Alors, comment ne pas céder à la tentation et ne pas propager la maladie ? Il faut accepter de regarder le réel tel qu’il est, ne plus parler d’« armes défensives », de « guerres hybrides », d’« efforts à faire » des retraités (riches bien sûr) plutôt que de baisses de revenu. Dire les mots qui fâchent ou qui inquiètent, parce qu’ils fâchent et inquiètent. Euphémiser, c’est mentir.

« Appeler un chat un chat » dit Boileau. Dire le vrai, c’est employer les mots précis, le début de la réelle vie en société.  On voit ce que donne aux États-Unis le fait de ne pas dire noir pour : « homme de couleur », sachant que « nègre » est condamnable. Ceci ne fait pas disparaître les discriminations, les écarts de revenu ou de trajectoire sociale et humaine. Résultat : ce « politiquement correct » qui a tenté d’éviter les mots et expressions jugés blessants suscite en réaction le mouvement woke pour « éveiller les consciences », conduisant certains à refuser ces mots écrans qui en poussent d’autres à la révolte, révélant les secrets de toute hypocrisie.

Ne couvrez pas vos desseins, que je cherche à voir.