Comment gagner la guerre ?

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École de guerre, cours inaugural (imaginé) du Général directeur de l’école

 Comment gagner la guerre ?

Chères et chers stagiaires,

Sachez-le, vous entendrez parler ici, tout le temps, de tanks, de missiles, de drones, de brouillages et de fake news. Mais je voudrais commencer par vous dire qu’il n’y a, en fait, seulement, que deux types de guerre : les permanentes et les intermittentes.

Les guerres permanentes sont économiques. On les nomme « concurrence » : un pseudonyme calmant. Les guerres intermittentes sont appelées « guerres » : une vérité partielle. Elles occupent les médias, comme c’est actuellement le cas avec l’Ukraine et l’Iran. Dans les guerres concurrentielles, la tactique passe par l’usure de l’ennemi, tandis que la stratégie passe par l’innovation et la finance. L’usure, être moins cher tout en gagnant au moins autant que celui qui l’est plus, en vendant davantage. L’innovation, c’est court-circuiter le concurrent en trouvant un réseau qui connaîtra et servira mieux le client, pour l’influencer et le convaincre. La finance, c’est obtenir plus de moyens pour mener la guerre tactique, voire, mieux encore, pour l’acheter.

Mais alors, me direz-vous, pourquoi la guerre intermittente est-elle devenue la « vraie guerre », celle dont on nous parle en permanence ces jours-ci ? Ma réponse sera simple : la guerre militaire est la guerre commerciale poursuivie par d’autres moyens. Elle occupe alors sa position ! Vous avez reconnu dans ma définition, quoique profondément modifiée, la célèbre « la guerre c’est la continuation de la politique par d’autres moyens » de Carl von Clausewitz. Je pense en effet que nous sommes, avec l’ouverture des frontières et les nouvelles technologies, plus en tensions permanentes que jamais. Nous sommes en guerres avec les autres, avec plus de risques, pour aujourd’hui et pour demain, mais nous ne voulons pas le reconnaître. Donc nous ne nous préparons pas.

Pourquoi ? Parce qu’admettre cette réalité impliquerait une profonde réforme de nos protections et de nos dépenses, avec une vision du futur plus réaliste, autrement dit : plus inquiète et rationnelle. Dans le domaine économique, ceci veut dire qu’il nous faut des entreprises plus puissantes, donc moins nombreuses, pour affronter la vraie concurrence, autour de règles plus simples et claires, avec en même temps plus de moyens économiques, légaux et financiers pour se défendre, donc pour attaquer. Il ne s’agit plus de cette concurrence qui réduit les prix et conforte le pouvoir d’achat des ménages, mais de mettre l’accent sur le risque chinois qui peut détruire notre industrie ou sur le risque américain posé par ses systèmes d’information et de paiement, au détriment des nôtres. Au nom d’une logique concurrentielle qui a permis la reconstruction d’après-guerre, nous permettons aujourd’hui l’envahissement des véhicules électriques chinois, de TikTok, de Visa et de Mastercard. Ne pas voir ces guerres, c’est les perdre.

C’est ici que l’on peut s’inquiéter de l’impréparation contre nos « vraies guerres » au moment pourtant où on les voit, avec les avancées des nouvelles armes, plus maniables, plus létales et surtout moins chères. Sans oublier celles de surveillance, d’espionnage et de propagande, sans oublier le gaz, le pétrole, l’uranium, les puces et, ailleurs, l’électricité ou l’eau. Nous devons sensibiliser et former plus aux risques, en acceptant de dépenser plus pour les armées, mais aussi épargner et investir plus, en tant que ménages dans les sociétés de défense, pousser à avoir plus d’ingénieurs et de soldats. Il faut cesser de demander aux entreprises de distribuer autant de dividendes, mais plutôt d’épargner, de former mieux leurs employés, de chercher. Et, autant que possible aussi, réduire nos dépendances.

Inutile de dire que « nous devons passer en économie de guerre », si c’est pour faire peur. Nous devons plutôt passer à une société qui s’adapte au monde qui vient et va durer. On pourrait penser que l’Europe en est la partie faible, à entendre les propagandes. C’est en fait la partie attaquée par ces deux puissances qui veulent gouverner le monde. C’est pour cette raison qu’il faut être ici, dans cette école. La guerre est toujours un combat de valeurs. Dire que ce sont l’argent, les honneurs et le sexe qui motivent les hommes passe sous silence le fait que c’est la liberté qu’il faut défendre, car elle seule permet de gagner.

Voici votre vrai programme. Pardonnez, chères et chers stagiaires, la rudesse militaire de mon propos.