Une norme est une moyenne légale obtenue après nombre de calculs et tractations économiques, financiers, sanitaires… pour parvenir à une décision… politique. Publiée, puis appliquée dans un territoire donné, elle dictera ce qui est permis et ne l’est pas pour produire des aliments, des machines à laver, des véhicules automobiles ou des ordinateurs… pour interrompre ici l’inventaire (à la Prévert, bien sûr). De là découleront les formations et équipements pour s’y conformer, les prix qui en tiendront compte, donc les grognes. Plus tard viendront (peut-être) les acceptations sociales, nées de l’habitude ou de leur bien fondé. La norme se propage, créant un écheveau de textes, protection ou barrière à l’entrée, comme on voudra, en tout cas surcoût. Il sera fondé, et partiellement accepté, tant que le seront les raisons avancées pour sa naissance. Toute norme s’use ou se valide avec le temps.
Mais nous vivons aujourd’hui non pas une lente usure normative, plutôt un bouleversement de toutes leurs raisons d’être. Ce qui advient dans le domaine climatique est de nature à chambouler de larges parts de ce qui nous entoure. Encore faut-il que ces nouvelles normes soient demandées, techniquement possibles, économiquement acceptables, financièrement votées, politiquement épaulées, appliqués et surveillées. Les canicules actuelles avivent les discussions, par exemple sur la gestion de l’eau ou la chaleur des villes et des appartements. Elles demandent plus de moyens publics et de subventions (donc plus d’impôts ?) ou des usages plus modérés ou changés par chacun (voire moins écologiques à court terme ?). Chaque fois, s’ouvre une nouvelle boîte de pandore. Faut-il rehausser les toits avec des couches d’isolant (sarking) ou les peindre en blanc (roof cooling, comme à Los Angeles) ? Voilà qui peut sembler de bon sens, encore faut-il que la toiture accepte le surpoids du sarking et que les architectes des Bâtiments de France permettent le blanc à Paris, contre le gris du zinc, ou le rouge des tuiles, en Provence. Sans compter les votes des copropriétaires sur le coût de l’opération pour sa partie privée et ceux des députés pour le déficit budgétaire.
Si l’on passe à l’eau, les villes pourront en augmenter le prix, les médias appeler à modérer son usage, les politiques accepter les retenues collinaires et les bassines, dûment analysées par les experts. Rien d’immédiat : on entend d’ici les clameurs. Quand l’eau devient déluge, il faut faire accepter les inondations de champs pour la stocker et épargner les villes, puis curer les fleuves. Rien d’immédiat, ni de calme. La norme est toujours en retard vis-à-vis des changements, parce qu’elle veut protéger des événements passés. La question est alors de savoir si ce passé, qui expliquait la norme, est « dépassé », pour en lancer une autre, avec les obstacles à faire sauter.
Crises des normes : la période que nous vivons est celle d’un ensemble de révolutions, dont on sait qu’elles seront cumulatives. La plus importante est celle du climat, suivie de celle de la démographie, de l’IA, sans oublier la montée des tensions géopolitiques. Ces révolutions ont toutes lieu en même temps, surtout elles peuvent se mêler. L’IA pourrait ainsi aider à trouver plus de pétrole dans les gisements, repoussant d’autant l’épuisement des ressources fossiles, donc la durée de vie des véhicules thermiques, augmentant donc l’émission de gaz à effet de serre. On peut aussi combiner réchauffement, par exemple au Maghreb, problèmes d’eau, agricoles, d’emploi, avec les messages de réseaux sociaux appelant à rejoindre l’Europe, depuis Ceuta vers l’Espagne ou depuis Sfax vers l’Italie. Les « ingrédients » ne manquent pas pour confectionner une crise politique d’ampleur, sans avoir à parler d’Ukraine ou d’Iran.
Les normes sont en fait des « retardants », des facilitateurs, mais pas des éducateurs si on ne les explique pas, au contraire. Elles disent vouloir nous aider dans ce monde qui change, sauf si on s’y accroche. Dès que l’on norme, on vit (peut-être) mieux, mais on freine aussi les innovations, sans le savoir, et on gonfle les prix, en le sachant. Pourtant, il faut changer des normes, car notre monde avance. S’il était en paix, ce ne serait déjà pas facile. Aujourd’hui, réduire les normes serait simplifier, pour être compétitif. Mais c’est oublier la complexité de nos responsabilités et la violence qui nous entoure. Normes : apprendre à en changer.
