Qui nous dirige : c’est là notre éternelle question. Peut-être pour savoir, au cas où, pour comprendre, parfois pour revendiquer, pour désobéir et surtout pour nous plaindre. Nous sommes faits ainsi. On nous répond : mais vous savez, pas plus que d’autres ! Qu’importe. Reste que cette interrogation ne cesse de s’étendre. Qui dirige donc ce monde, quand les règles internationales de droit, celles qui avaient permis la quasi-stabilité de l’après-guerre, ne sont pas respectées par ses garants eux-mêmes ? Quand les États-Unis envahissent l’Irak, puis capturent le président du Venezuela, quand les Chinois prennent le Tibet et encerclent Taïwan, quand les Russes occupent la Crimée et 20% de l’Ukraine et quand Angleterre et France viennent de bombarder un complexe souterrain où Daech stockait armes et munitions, en Syrie ? Chacun avance ses droits territoriaux, récents ou anciens, ou bien la protection de ses populations, pour s’expliquer. Les États-Unis sont les plus francs de tous, parlant de cocaïne (Colombie), de Fentanyl (Chine et Mexique) et surtout de pétrole. Pour être plus claire encore, la position américaine est simple : le fondement du droit international est la force… des plus forts. Nul n’est censé ignorer la base de la loi, la nôtre.
Qui nous dirige ? Tout s’éclairait déjà avec La Fontaine : « selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous feront blanc ou noir » écrivait-il. C’est célèbre. Mais il se trouve que les jugements de la cour de son temps ne sont plus les actuels, que ce soit, à l’époque, avec une brève exécution des malandrins, ou à Versailles, avec une perpétuelle défaveur des malpolis. Tout est pire désormais : le pays entier sera condamné, peuple, sol et sous-sol, pour obstruction aux pouvoirs américains mondiaux, en cours de construction.
Qui nous dirige ? Évidemment les forts, par leur armement, leur économie, leur monnaie, leurs ressources en talents et en fossiles, et leur positionnement stratégique… surtout. La Chine est la mieux lotie, mais elle se vit comme amputée de Taïwan depuis 1949, ayant prévu avec vingt ans d’avance qu’il n’y aurait pas de puces électroniques sans terres rares, dont elle est la très grande productrice. Ceci lui permet de doubler la mise, quand Trump la menace de droits de douane à 100%, jusqu’à ce qu’il recule, ayant compris que son adversaire avait un meilleur jeu que lui et qu’il savait qu’il le savait. Les États-Unis ne sont quand même pas mal non plus, mais se pensent menacés dans « leur » hémisphère par des pays hostiles, ou à l’étroit, sans le Groenland et sans le Canada, en attendant plus. La Russie est évidemment moins forte que ces deux autres espaces. Très étendue et riche en gas et pétrole, elle a peu d’hommes, de talents et de ressources financières. Pourtant, elle se vit comme menacée par une OTAN qui s’approcherait trop d’elle et par une Europe qui séduirait trop l’Ukraine. « L’espace vital », toujours, même par temps de bombe atomique et de missiles hypersoniques.
Qui nous dirige ? En France, des entrelacs de règles et de lois dont l’avantage mesurable est de faire monter le PIB, en prétendant nous protéger des prédateurs de la Silicon Valley, des petites mains de Shenzhen dans la confection, ou des éleveurs argentins. Il reste à nous protéger des canicules, des crues, des vents violents, des bourrasques de neige, bref de tout. L’Union Européenne peut plus encore se poser la question : on critique souvent en France la « verticale du pouvoir » (verticale qui doit serpenter entre lois et normes !), que dire avec 27 pays… L’Ukraine en paye le prix avec notre lenteur, autrement dit notre faiblesse et notre couardise, les deux allant ensemble. En attendant le Groenland.
Qui nous dirige ? La réponse est aisée : les forts, il faut en être, investir plus en commun en Europe. Il faut cesser de brandir la taille de notre marché quand il est un appât s’il n’est pas protégé, et pas seulement par des jugements, des amendes ou des sanctions. Il faut des armes, et des armées coordonnées. Regardons le monde : de grands pays qui veulent l’être davantage tandis que d’autres, devenus petits, s’occupent de leurs affaires domestiques, craignant les réactions complexes de Pékin ou les foucades de la cour de Mar-a-Lago. L’Europe puissance implique plus de moyens mis en commun et des réactions plus rapides. On peut toujours regretter que le parapluie américain ait fini par être oublié. Trump nous réveille : protégeons-nous… ensemble !
