La vie n’a pas de prix... mais elle a un coût. Et celui des vies sauvées depuis un an est-il encore sur une trajectoire rationnelle ?

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Terrible bilan : plus de 100 500 morts depuis le début de la pandémie du COVID-19 en France, 15 500 pour 100 000 habitants, ce chiffre pouvant aller vers 17 600 fin août, selon le site IHME.

La vie n’a pas de prix... mais elle a un coût. Et celui des vies sauvées depuis un an est-il encore sur une trajectoire rationnelle ?

D’après cette même source, le nombre de nouveaux cas journaliers devrait baisser de 40 000 à 600 à cette même date, ce qui serait alors un succès, mais nous sommes accoutumés aux écarts entre prévisions et réalisation. Tenons-nous en donc aux faits : actuellement, pour 100 000 habitants, le nombre de morts en France est moins élevé qu’au Royaume-Uni (22 300), qu’en Espagne (18 100) ou qu’aux États-Unis (17 100), mais bien plus qu’en Allemagne, avec 9 400. La France est le cinquième pays au monde par le nombre officiel de cas : 5,2 millions.

De tels niveaux et de tels écarts conduisent à s’interroger sur les politiques suivies ici, combinant la dynamique de la maladie, les mesures prises pour la freiner, l’effet des vaccins et les comportements de chacun. 

1 – Le « quoiqu’il en coûte » a été un mot humaniste d’Emmanuel Macron, un réflexe politique, diront ses détracteurs, avec peut-être un contenu économique, mais… Il contraste surtout, parmi l’ensemble des commentaires des leaders mondiaux, avec ceux de Donald Trump, pour qui Cure cannot be worse than Problem. Pour l’ancien Président américain en effet, le coût du soin ne peut être pire, autrement dit : plus élevé, que celui du problème, autrement dit : de la maladie, et peut-être même que « la valeur du malade ». Qui sait ce qu’il avait en tête ? En France, on a plutôt commenté une version d’« une vie n’a pas de prix », ce qui faisait dire à certains : certes, mais la sauver a un coût. Pour les économistes, peuple sans âme comme chacun sait, sauver une vie en a toujours un. Le coût de la vie varie, autour de 3 millions d’euros, d’autant qu’il faudra tenir compte, avec la pandémie, outre les vies perdues, de celles gâchées par le chômage et des angoisses. Mais, en économie, il s’agit surtout d’optimiser la dépense pour obtenir la plus forte efficacité dans la durée, en termes de vies et de qualité de la vie.

2 – Le « quoiqu’il en coûte » macronien a eu un sens économique momentané : « ne paniquez pas ». Mais il doit être limité dans le temps, compte-tenu de ses effets pervers, liés à l’aléa moral. Si « je » ne risque plus rien, puisque l’État m’aide, me finance, me subventionne, alors je ne dois pas changer mes comportements, puisque je suis garanti dans mes revenus. « Ne paniquez donc pas », consommateurs en épargnant plus que de raison, entrepreneurs en arrêtant vos embauches, vos investissements ou en payant le plus tard possible vos fournisseurs. Car si vous tous paniquez, c’est une crise autoentretenue qui se met en place, faisant baisser l’activité (on l’a vu), puis les prix (on a commencé à le voir), ce qui doit être arrêté au plus vite.

3 – Donc ce « quoiqu’il en coûte » est utile mais ne peut demeurer longtemps, car il se retourne vite contre son intention, surtout si  le virus devient plus dangereux, rebelle et long à traiter qu’on le pensait.  Car le message risque de devenir un inextricable « n’importequisme ». Il s’agissait au début de sauver les personnes les plus fragiles, puis, avec des mesures de fermetures partielles ou totales, de sauver les emplois, les entreprises… mais sans réflexion sur la nature et l’évolution de la pandémie, sans sélection des moyens pour y faire face, sans stratégie, sans borne.

4 – La seule démarche efficace, humainement et financièrement, est de « faire en sorte d’optimiser la stratégie de dépense ». Ce n’est pas facile, surtout si l’on est imprécis, variable ou confus dans les mesures et, pire, perçu comme faible, compréhensif ou « charitable », dans leur mise en application. « Faire en sorte » veut dire tester les possibilités des entreprises pour gérer les mobilités liées au travail et maintenir fermement un noyau d’obligations : les masques, les mesures personnelles de distanciation au travail, dans les transports et les activités de consommation. Autrement, la dépense publique n’aura pas de limite rationnelle, donc pas d’efficacité, avec tous les dangers financiers qu’elle amène. C’est bien ce qui arrive, avec 500 milliards de coûts totaux, quand la Cour des comptes fait ses calculs, qui s’accumulent aux publications sur la dette et sur la fragilité des entreprises.

5 – Le « quoiqu’il en coûte », faute de stratégie claire et affirmée, fait augmenter la dette publique. Il est toujours possible d’étudier ce qu’ont fait les autres pays, mais sans oublier qu’il y a en France des… Français ! Tester : s’ils veulent et si c’est assez tôt, répandu et efficace ; Tracer : s’ils acceptent ; Isoler : que diront les défenseurs des libertés ? Israël a sans doute acheté cher ses vaccins, mais est un pays qui accepte, en bonne part, des règles de traçage et d’isolement, parce qu’il est en guerre. « Zéro COVID » marche en Australie et en Nouvelle Zélande, deux pays très éloignés des grands mouvements de population et… deux îles. Le Royaume-Uni a endigué une première vague catastrophique grâce à une première dose d’un vaccin, acquise de façon problématique, la seconde étant repoussée dans le temps pour freiner l’épidémie, jusqu’à ce que l’on s’inquiète de risques de thrombose.

6 – Pas de surprise donc si le déficit public et la dette montent, même si on tente d’atténuer cette tendance dans les présentations officielles. « En 2020, la dette de l’État s’est fortement accrue (+ 178 Md€), atteignant 2 001 Md€. Le besoin de financement de l’État s’est situé en 2020 à un niveau exceptionnellement élevé (309,6 Md€), en très forte hausse (+ 89,1 Md€) par rapport à 2019… La poursuite de la baisse des taux d’intérêt permet toutefois, malgré l’augmentation de l’encours de dette, une nouvelle diminution de la charge d’intérêts en 2020 » note quand même la Cour des Comptes, dans son analyse du budget 2020. Moins prudent, le Haut Conseil des finances publiques calcule que le ratio de la dette publique augmentera officiellement de 20 points de PIB entre 2019 et 2021, pour atteindre 118 points de PIB, et y restera jusqu’en 2027. Et encore, « cette trajectoire suppose notamment la matérialisation d’un scénario de croissance et d’inflation que le Haut Conseil juge relativement favorable. Elle suppose aussi la poursuite dans la durée d’un ajustement structurel au moins égal à celui inscrit, mais non documenté encore, dans le programme de stabilité. » On aura compris que le ratio dette/PIB n’a pas fini de monter, sauf mesures énergique d’économies. Mais lesquelles ? Et on n’oubliera pas qu’avec une croissance de 1% par an, le Rapport Arthuis de mars 2021 le voit à 150% en 2030 !

7 – Le « quoiqu’il en coûte » fait augmenter aussi la dette privée des entreprises, avec ses risques, sans qu’on le perçoive dans les chiffres agrégés. En effet, la dette brute des entreprises a augmenté de 220 milliards en 2020 (140 de crédits bancaires et 80 de crédits de marché), mais avec 200 milliards en plus de trésorerie ! En fait, les PME s’endettent massivement, ce qui est source de fragilité à moyen terme, des entreprises saines doivent s’endetter aussi, ce qui peut freiner leur expansion, enfin des entreprises prospères ont pu accumuler de la trésorerie « pas chère » comme une sorte d’assurance et le moyen de faire par la suite de fructueuses acquisitions… L’histoire n’est donc pas finie.

8 – Le « quoiqu’il en coûte » ne dit pas ce qu’il en coûtera, avec MMT et ISF qui se joignent au groupe ! La MMT (Modern Monetary Theory) endort tout le monde, en disant que l’épargne étant abondante, les taux sont bas, donc le resteront ! Ce qui oublie la remontée des emprunts américains pour financer leur reprise, avec un regain d’inflation associé. Avec l’ISF promise, les ménages épargnent, contraints et inquiets, ce qui fait baisser ici les taux et réalimente le dangereux excès d’épargne liquide, pour pouvoir continuer !

9 – On trouvera un jour un vaccin durable et abordable contre le COVID-19, mais on cherche toujours ce qui pourra réduire l’égoïsme et l’irresponsabilité privée, avec l’irréflexion publique. « Quoiqu’il en coûte », c’est : «vous verrez ce qu’il vous en coûtera, si vous ne réfléchissez pas et n’êtes pas courageux».


Atlantico

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