
Groenland : ce qui se passe, grâce à Donald Trump, nous réveille — souhaitons que cela dure. Des alliés peuvent-ils se battre ? Oui. L’histoire nous en donne maints exemples. Surtout, parler d’“autonomie stratégique” aurait dû nous avertir : rapprocher ces deux mots est étrange. L’autonomie paraît d’emblée pacifique, puisqu’il s’agit pour chacun d’avoir les moyens de rester chez lui. Vient alors “stratégique”, d’allure militaire puisque le “stratège”, c’est le général des Grecs. Comment comprendre ce discours récent ?
Autonomie : il s’agit de vivre autant que possible, et au mieux, avec des voisins, pas forcément tous, qui feront de même. Au mieux, car ceci suppose quand même des échanges assez équilibrés, personne ne produisant chez lui de quoi satisfaire tous ses besoins (sans juger de leur validité, compte tenu aussi du fait qu’ils ne cessent de changer). Ceci suppose donc de discuter avec d’autres pour chercher ces biens et, pour cela, de parvenir à des accords. Des échanges multiples ont alors lieu, allant des caravanes aux foires, en attendant Colissimo et Internet. L’autonomie n’est jamais totale, de moins en moins même. Elle suppose, pour durer, que tous aient une vision à long terme, disons le mot : stratégique, de leur futur, pour que tout se passe au mieux pour tous. On comprend que rien n’assure que les choses iront ainsi, d’où les centaines d’ajustements privés, au niveau des personnes, des marchands, des entreprises et des pouvoirs locaux, pour traiter au jour le jour le maximum de frictions, pour éviter qu’elles ne s’enveniment. L’autonomie ne devient militairement stratégique qu’à l’épuisement de toutes ces médiations internes, quand elles deviennent publiques et surtout impliquent des responsables de rang politique croissant. Nous sortons partout du “doux commerce” pour entrer dans la diplomatie, nous le vivons, avec une question : ceci suffira-t-il ?
Bazooka : l’armement (anti-coercitif) entre en effet en scène, si cher aux politiques qui aiment vanter leurs progrès, en dramatisant tout. Ceci pourrait énerver, mais avec la description de l’usage de nos armes en Union européenne, nous voyons leurs limitations, avec leurs multiples conditions et modalités, pour n’avoir pas à les utiliser. Si cette diplomatie européenne ne suffit pas, même musclée, discuter et débattre deviendraient : se battre, plier, gagner ou perdre, être victorieux ou humilié.
Bazookas et débats : on se doute que ce vocabulaire n’aide pas s’il est seul employé, surtout si tous les Européens ne sont pas d’accord sur leur usage et sur les munitions qui vont avec. La montée aux extrêmes peut toujours mal finir, c’est-dire finir trop tard.
Ce monde change sous nos yeux. Il devient multi-pouvoirs avec plus de tensions, de préparations, de chantages, de violences, puis de conflits. Il change, mais en partie, car il n’a pas tout oublié des comportements diplomatiques de l’après-guerre, heureusement. D’où cet entre-deux qui nous trouble. Ce n’est plus paix ou guerre, ni un entre-deux guerres, mais les deux à la fois, guerre et paix, sous les menaces américaines, russes et chinoises, sans oublier celles qui avancent, en partie masquées, sous l’égide (encore) de l’ONU. Nous allons vers ce monde multi-espaces stratégiques entre deux superpuissances (États-Unis et Chine), une grande puissance complexe (Union Européenne), des grandes puissances régionales (Russie, Inde, Brésil), de grandes puissances régionales en devenir (Afrique du Sud ou Turquie), sachant que les relations entre elles se multiplient, se complexifient et se modifient… vite.
Il nous faut donc répondre, et réagir, si nous voulons vivre libres. Parler d’incertitude pour résumer ce qui se passe n’aide en rien, en listant les menaces. Dire que nous faisons face à un nouveau paradigme ne veut rien dire, si nous n’en tirons pas une démarche compatible avec un attachement démocratique absolu. Il s’agit de construire notre autonomie stratégique, avec un vrai plan qui aligne nos besoins en sécurité, santé, démographie, énergie… en les hiérarchisant par urgence, ce qui implique d’en prévoir la suite, de résister aux chocs et lobbies dans leur mise en place, d’avoir des alliés aux ambitions parallèles, des capacités d’emprunt, et de convaincre en interne et en externe. Rien que ça !
Faire avancer l’“autonomie stratégique” en réunissant nos efforts, au milieu des bourrasques et moins protégés par les États-Unis : c’est assumer ce que ceci implique.