Nous avons raté ce discours, dit du fond du cœur, devant la Chambre des Députés le 5 octobre 2025, pour la bonne raison qu’il n’y a pas été prononcé. La vérité y a perdu.
Madame la Présidente
Mesdames et Messieurs les Députés
Je m’adresse à vous en tant que Premier ministre, pour vous parler de ce qui se passera le 25 mai 2056, soit dans 31 ans. A priori, vous ne serez plus ici. J’aurai 69 ans, donc juste en retraite, le Président Macron 77 ans, Marine Le Pen 87 ans et Jean Luc Mélenchon 104. Mais pourquoi donc est-ce que je vous parle, aujourd’hui, de ce jour lointain ?
Simplement parce ce que, ce jour-là, nous aurons remboursé les 1809 millions d’euros que nous avons empruntés le 4 septembre 2025, à 4,43%. C’était une obligation à trente ans, ce que nous avons de plus long. Nous aurons alors payé 81 millions d’euros courants par an en frais financiers, 2,4 milliards sur toute la période, soit 1,3 fois la somme empruntée.
Je vous parle, Mesdames et Messieurs les Députés, de ce voyage dans le futur parce que c’est ce que nous faisons en permanence, sans en avoir tous conscience.
C’est avec ceci en tête que nous allons discuter du budget du pays pour 2026, des heures durant. Il doit être voté, politiquement et administrativement, avant la fin de l’année, et nous engage. C’est donc le bon moment pour se demander dans quelle mesure les dépenses que nous décidons sont liées à un sentier largement pré-dessiné par les salaires de fonctionnaires et nos engagements de pensions, ou si elles nous laissent assez de place pour investir, innover et peser dans ce monde d’après-après-guerre. Ce monde, c’est celui de la construction des empires, entre une Chine qui veut, en un centenaire depuis la naissance du Parti communiste chinois, récupérer les quatre cents ans qu’elle aurait perdus dans sa domination rêvée du monde et des États-Unis méconnaissables, qui veulent toujours s’étendre. Je pense, en ce début de débat budgétaire, que cette nouvelle projection des pouvoirs, avec la révolution mondiale de l’information, avec l’Intelligence dite artificielle, avec les bouleversements climatiques, entre réchauffements, déluges et sécheresses, que toutes ces transformations méritent qu’on se soucie vraiment du devenir d’une espèce, la nôtre.
Car notre vrai drame est la myopie, à moins que ce ne soit un égoïsme caché dans la défense des « avantages acquis », autrement dit « passés », alors que nous ne réfléchissons, ni n’investissons pas assez, dans le futur. Or, seuls, ces investissements permettront de financer tous ces « avantages » que nous croyons sûrs. « Faire payer les riches » devient plutôt notre solution pour ne pas partager les efforts à faire, étant bien entendu que les plus riches devront contribuer plus, mais pas seuls. Faire contribuer n’est pas étrangler, dans ce temps où explosent les valorisations boursières et où il ne s’agit pas de confondre richesse avec bulle.
Par malheur, « taxer les riches » peut avoir plus de succès, dans cette enceinte, que travailler ensemble, pour avancer au milieu des crises mondiales que nous vivons. Le populisme a un avantage unique : la simplicité. Mais avec deux risques : celui de rater sa cible en tirant trop court, et celui d’être manipulé. Dans une France où la croissance est limitée à 1%, il faut réfléchir et expliquer pour bien choisir, en se méfiant des influenceurs qui abondent, russes, chinois ou milliardaires de la Silicon Valley.
Je comprends bien le risque de la peur, partout alimenté. Il nous freine plus que jamais, défendu par les progressistes accrochés au passé, comme les conservateurs. Refuser les chiffres de la démographie, avec moins de naissances et plus de séniors, pour ne rien changer à notre système de retraite par répartition est suicidaire. Ne pas s’armer et réformer plus grâce à la révolution technologique est non seulement bête, mais mortel.
Mesdames et Messieurs les Députés, j’en viens à mes derniers mots. La noblesse de la politique n’est pas d’agir seulement en fonction des municipales dans six mois, qui « détermineraient » la présidentielle dans dix-huit. Je sais que rien n’est facile dans nos jeux d’alliances et de combinazioni. Mais je sais surtout que guider la nation au milieu d’innovations qui mettent des savoirs au rebut et menacent nos compétences si elles ne sont pas renforcées, au milieu du champ de mines qu’est devenu le monde, est très difficile. C’est pourquoi il faut s’unir pour voir loin.
Je vous remercie.
