Tout va bien, pourtant ! La France creuse son déficit et augmente sa dette depuis 1975, ceci sans interruption, car chaque mois des milliards d’euros arrivent pour financer le Trésor, plus cher certes, mais trois fois plus que demandé. Jusqu’à quand ?
Début janvier, l’Agence France Trésor lance l’OAT 4,1% à échéance 2046. Il lui fallait alors trouver 10 milliards, 106 sont venus, de 400 investisseurs, depuis plusieurs pays (13% pour la France seule, 26% pour les autres membres de la zone euro et 23% du Royaume-Uni notamment), ceci avec divers types de « clients » : gestionnaires d’actifs (29 %), institutions publiques (27 %), banques (25 %), assureurs (11 %), fonds de pension (7 %) et gestions alternatives (1 %). Tout va donc bien.
Plus récemment encore, le 5 février, 15 milliards sont recherchés, à rembourser entre début 2035 et début 2049. Là encore, 2,8 fois plus d’offres que le montant demandé sont faites, certes plus cher qu’avant, mais toujours beaucoup. On pourra quand même faire remarquer que les taux servis iront de 3,4% à 4,2% en fonction des durées pour une inflation de 0,3% sur un an en février. Donc, encore une fois, tout va bien, c’est bien payé. Trop ?
En cherchant plus avant, on verra que la Banque Centrale Européenne est un client fidèle du Trésor français. Elle détiendrait en effet 20% de la dette publique française. Détiendrait… d’après ce que l’on lit, car elle n’est pas très bavarde sur le sujet. Elle annonce en même temps une perte de 1,3 milliard d’euros en 2023, puis de 7,3 milliards en 2024. Or, la perte de 2023 ayant été couverte par l’utilisation de provisions antérieures, ce n’est plus possible pour 2024 : il n’y en a plus. Mais l’optimisme demeure : « les pertes seront compensées par les bénéfices futurs », explique en effet le message plus optimiste que comptable de la BCE. Tout va bien, car tout ira bien. Ajoutons que la BCE annonçait régulièrement qu’elle réduisait son portefeuille de titres, venu pour l’essentiel de ses achats nés du quantitative easing lors de la crise des dettes publiques d’Irlande, Portugal, Grèce et Espagne.
Mais, actuellement, y a-t-il un lien avec ces pertes ? L’Eurosystème ne vend plus les titres qu’il a en portefeuille, il cesse seulement de réinvestir les remboursements des titres qui arrivent à échéance. La réduction de son portefeuille sera donc très lente. Ce portefeuille est donc son risque majeur, hérité de la crise des dettes publiques, au-delà des 9 milliards de pertes déjà constatés. Peut-on dire que tout va bien en zone euro, notamment en France, en comptant sur « les bénéfices futurs » ? Non, et la BCE est bien avisée de reconnaître qu’elle « pourrait encore subir des pertes au cours des prochains exercices, en raison de la matérialisation du risque de taux d’intérêt »… s’ils montent ? Combien attend-on de pertes, avec quels effets ?
C’est dans ces conditions que l’on devrait se demander si Christine Lagarde (si elle reste) pourrait répéter le whatever it takes de Mario Draghi le 26 juillet 2012. La réponse sera sans doute négative car nous ne sommes pas dans le drame d’éclatement de la bulle immobilière. On se rappelle qu’à l’époque c’était la dette italienne qui faisait peur, venant de décennies de déficits publics. Elle était trop importante pour être renflouée et s’ajouter à celles d’Irlande et de quatre pays du Sud, sans oublier que Mario Draghi se serait trouvé en situation de conflit d’intérêt, étant Italien.
Mais la situation française est plus grave que celle de 2012, un cas italien en pire, sans solution politique visible. Nous n’avons pas ici Monti ou Draghi ! La note de la dette publique française ne cesse de baisser : elle est A+ selon S&P, comme le Portugal et l’Espagne, mais le taux de la dette française à 10 ans est de 3,3% contre 3,2% pour ces deux pays. 3,4%, c’est la Grèce qui est pourtant notée BB, « investissement spéculatif ». Les marchés financiers sont-ils plus inquiets sur nous que les agences de rating ?
Pourquoi la France serait-elle mieux vue que ses seuls résultats économiques et financiers par la BCE que les autres pays ? Parce que la France est la deuxième puissance de l’Union, derrière l’Allemagne et devant (de peu) l’Italie ? Parce qu’elle est la seule puissance nucléaire de la zone euro et membre du Conseil de Sécurité ? Parce que la France est parmi les plus vocales pour le multilatéralisme ? Économie, géopolitique ou bombe, et avec quel(lle) Président(e) ?
