Charles De Gaulle nous emaile

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 Charles De Gaulle nous emaile

Je ne saurais dire si, quand et où, vous parviendra ce message. Il n’importe : un trop plein de sentiments, sinon de ressentiments, me porte. Je les remets à la Providence. De là-haut, j’entends les hymnes, mais aussi les débats au Parlement. « Débats », c’est beaucoup dire, quand il s’agit d’accroître les dépenses, alors que l’impératif de l’heure est de réduire le déficit. Évidemment, pour tenter de le combler, ce même Parlement rivalise d’inventivité quand il s’agit d’impôts, normes et taxes. Je sais que la politique de la France ne doit pas se faire à la corbeille, mais encore moins à « qui perd gagne », en supposant d’ailleurs que nous eussions « une » politique pour la France. Quoique les partis n’en aient cure.

Pendant ce temps, l’Empire de Pierre le Grand rêve de renaître. Il mène des guerres multiformes (je crois que vous dites « hybrides ») pour s’étendre, et nous ne nous armons toujours pas ! Notre « armée de métier » (enfin née !) n’a plus la taille et l’équipement suffisants dans les circonstances présentes, tandis que chaque pays de l’Europe (enfin) unifiée juxtapose ses échantillons militaires, au lieu de les coordonner. Bien sûr, il ne s’agit pas de les fusionner, mais au moins de rendre compatibles canons et obus ! L’armée est toujours le premier garant de la souveraineté d’une patrie : il faut renforcer ses capacités offensives, surtout pas construire une nouvelle ligne Maginot, capable de détecter à l’avance de petits avions. Maintenant comme à l’époque, les milliards dépensés nous immobilisent, alors que la guerre est toujours un art du mouvement. Pendant que nous croyons nous protéger, nous voyons les avancées des Russes, aujourd’hui, et nous refaisons Verdun et ses tranchées. Nous prenons donc du retard pour renouveler nos équipements et remplir nos arsenaux. Nous nous divisons pour nous affaiblir, face au conflit mondial qui menace. Le régime des partis fait ce qu’il a toujours fait, il joue sa « partition », si je puis dire. Chacun s’occupe des siens, pour être réélu, pas de la patrie.

Ce que je crains, aujourd’hui plus encore qu’hier, c’est l’impatience d’obtenir des résultats sans d’abord faire d’effort. C’est l’attrait de « l’illibéralisme » qui pointe, je dirais de la dictature, que ce soit en Russie, en Chine ou dans tant d’autres pays, alors même que les États-Unis, une fois encore, se soucient de leurs seuls intérêts. Aujourd’hui plus que jamais, les ennemis s’approchant et nos « alliés » transatlantiques regardant ailleurs, notre vieille propension gauloise aux divisions et aux querelles, comme je le disais déjà à Bayeux en 1946, exige un arbitrage national qui fasse valoir la continuité des choix majeurs du pays, au milieu et plus encore au-dessus des combinaisons partisanes. Ce qui m’inquiète est l’emballement que nous vivons, entre les étonnants « progrès » de la propagande et du mensonge, qui vont toujours plus vite et fort, les messages américains d’America first, tandis qu’ils reviennent sur leur engagement d’appui en cas d’attaque russe, sachant que nous nous querellons ici, par taxes et trimestres de retraite interposés, pour affaiblir encore ceux que nous avons élus. La démocratie n’est pas inusable : notre histoire montre qu’elle est un bien précieux, mais que nous n’en avons pas conscience.

Je crois savoir que des élections se préparent ici, dans une situation qui rejoint celle qui fut la mienne, en 1956. Deux extrêmes s’offrent aux votes des Français (des Françaises et des Français, comme vous dites), comme alors, mais en réalité ce sont deux précipices. Ils vont ouvrir la concurrence à la division, en fait à la course à l’abîme. Gagnera non pas celui qui est au-dessus de la mêlée, comme tel devrait être le cas, mais celui qui dira protéger le plus de la peur par rapport à celui qui fait le plus peur. Aucun glaive, deux prétendus boucliers.

Vous comprenez donc, hypothétique lecteur, que je m’inquiète pour la Vème République, celle qui était destinée à sauver la France de ses démons partisans. Les confessionnaux étaient destinés à chasser le diable. Je les vois à la porte, pour y entrer ! Les partis, hier comme aujourd’hui, ne peuvent diriger la France. C’est trop dur pour eux. Or la cohésion et l’action sont plus que nécessaires : vitales. Pour diriger la France, il faut quelqu’un qui n’appartient à personne et n’est là que pour la servir. Alors la République pourra durer, la France avec. C’est quand le courage manque, que l’histoire se répète.