Machiavel vient de publier « Les lois de la guerre nouvelle »

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Mercredi soir, Augustin Trapenard nous offre une « Grande librairie » spéciale en invitant Niccolo Macchiavelli pour la sortie de son « Les lois de la guerre nouvelle ». L’ouvrage vient de sortir, 494 ans après le Prince, chez le même éditeur Antonio Blado d'Asola, en italien et en français cette fois, et le même jour : on n’arrête pas le progrès. Progrès de quoi, au juste ?

 Machiavel vient de publier « Les lois de la guerre nouvelle »

Augustin Trapenard : Quel honneur, et quel miracle, de vous avoir ici ! Une demande : avec tout ce que vous avez vu, pouvez-vous nous aider à comprendre ce qui se passe à 2100 kilomètres entre Florence et Kiev et à 3500 kilomètres entre Florence et Téhéran ?

Niccolo Macchiavelli : Vous auriez pu me demander aussi ce que j’en pensais à six siècles de distance : ma réponse serait la même pour vos deux grandes guerres en cours. Certes les lieux et les temps changent, les techniques avancent, mais pas les hommes, avec leurs passions et leurs batailles.

AT : Mais, au moins, les raisons changent ?

NM : Même pas ! Il s’agit toujours de gagner, d’être plus puissant, plus riche, plus étendu, de faire plus peur aux voisins, proches ou lointains, et d’avoir alors plus d’« amis ». Les motifs, plus ou moins plausibles, peuvent varier pour expliquer ce que l’on fait : Sparte attaque Athènes pour freiner ses ardeurs, Hitler veut protéger les germanophones des Sudètes et Poutine les russophones du Donbass, Trump entend renforcer sa puissance au Moyen-Orient et son hégémonie mondiale sur le gaz et le pétrole pour le bien de tous, mais tout revient au même : le pouvoir. On peut, si l’on y tient, ajouter un peu d’humanisme.

AT : Il n’y aurait donc aucun progrès dans la démarche guerrière ?

NM : J’aimerais vous dire oui. Mais aucune guerre n’est possible sans avoir longuement espionné le pays, sans en connaître les chaînes de commandement, de pouvoir, les faiblesses et les appuis (certains diront les traîtres) sur qui compter. Il faut aussi, bien sûr, avoir des troupes bien formées et bien les payer, stocker des armes, des bombes, des navires. Il faut de l’argent et pouvoir s’endetter. La guerre coûte cher, il faut ruiner l’adversaire avant de l’être soi-même.

AT : Mais on parle toujours de plans et de stratégie !

NM : C’est ce que l’on dit… toujours. Le stratège, c’est le général des Grecs : par construction, il y en a peu. Il faut donc décapiter les chefs et faire soupçonner de corruption ceux qui n’ont pas encore péri : c’est qu’ils ont été achetés.

AT : C’est donc l’information qui compte, écrite ou parlée, vraie ou fausse.

NM : Oui, rien de mieux que d’égarer l’adversaire. Depuis mon temps, vous avez évidemment progressé dans les armes et les poisons, mais surtout dans le mensonge, la ruse, la manipulation de la foule avec vos « réseaux sociaux » et votre « IA ».

AT : Mais ce n’est pas pour autant que les gens suivent !

NM : Ils ne suivent pas, parce qu’ils ne savent pas qui et quoi suivre ! Tout le monde a de plus en plus peur : sans but de guerre clair, sans mesure crédible, nous sommes tous dans le « brouillard de la guerre ». D’ailleurs, en vous écoutant, j’ai remarqué que vous dites maintenant « sidération », sans doute pour stupore ou paralisi en italien. En fait, pour gagner, il faut faire peur à l’adversaire, mais pas à un point tel qu’il se dit qu’il n’aurait plus rien à perdre, au risque de « paralyser » vos propres forces et votre propre peuple.

AT : Mais la guerre doit conduire à la paix ! Vous parlez peu de diplomatie et de négociation dans ce livre, deux métiers que vous avez exercés. Pourquoi ?

NM : C’est ma faute. J’ai toujours fait de la diplomatie, en rusant et en mentant… puis je l’ai écrit ! De mon temps, le « changement de régime », c’était tuer le Prince et une bonne part de la cour. Aujourd’hui, c’est le changement de régime compatible entre vainqueur et vaincu. Ceci suppose de payer très cher celui qui a le profil du poste et ceux qui accepteront de se prêter à cet étrange jeu, puis de les surveiller de près pour qu’ils évoluent dans le sens souhaité.

AT : La conquête du pouvoir laisserait ainsi place à une co-gestion des groupes politiques et religieux opposés qui travailleraient ensemble ?

NM : Avec d’anciens dirigeants qui tuaient et torturaient et qui obéiraient maintenant à leurs anciennes victimes ! La traîtrise est toujours une question de prix !

AT : Au fond, cette guerre est seulement nouvelle par ses moyens !

NM : Oui, pas pour ceux qui n’ont aucune illusion sur la nature humaine.