Ce 18 mars, Jerome Powell, le patron de la Fed, la banque centrale américaine, présidait pour l’avant-dernière fois une conférence de presse. Elle fut assez confuse, en plein « brouillard de la guerre » comme disait Carl von Clausewitz. De fait, les chocs ne manquent pas aujourd’hui, pour savoir ce qui se passera dans notre monde, donc quelle décision prendre sur les taux courts aux États-Unis, et ailleurs. Les droits de douane y ont monté et peuvent faire augmenter les prix (pas pour Trump), sachant que l’IA devrait alimenter des gains de productivité, et sachant aussi que les hausses des tariffs sont remises en cause par la Cour suprême, puis défendues par ce même Président Trump qui contrattaque, au milieu de dizaines de procès. Quel résultat ? Survient alors la guerre du Moyen-Orient, qui fait monter les prix du gaz et du pétrole, sachant que les États-Unis en sont exportateurs nets. Et que se passera-t-il ailleurs ? Mieux vaut donc attendre et ne pas toucher aux taux. Tout le monde est d’accord sur cette (sage) position, sauf bien sûr le Gouverneur Miran, le dernier nommé par Trump, qui veut toujours une baisse.
Le 19 mars, Christine Lagarde, la patronne de la BCE, la Banque centrale européenne, préside une conférence de presse raccourcie, devant prendre un avion pour Bruxelles. Elle décrit un environnement aussi tourmenté que celui dont parle Jerome Powell, mais en se félicitant d’y ajouter les prévisions des économistes de la banque. Ces prévisions sont au nombre de trois : sans la guerre, avec un effet « adverse » de la guerre ou pire encore — un effet « sévère ». Sans la guerre, la croissance reprendrait quelque vigueur, passant de 0,9% en 2026 à 1,3% en 2027 et à 1,4% en 2028, année où l’inflation atteindrait 2,1%. Sans guerre, tout se passerait donc au mieux. Dans un cas « adverse », où 40% du détroit d’Ormuz serait affecté, la croissance baisserait à 0,6% en 2026 pour une inflation à 3,5% (et un brent à 115$ contre 80$ en janvier 2025). Dans un cas « sévère », 60% du détroit serait affecté, il faudrait s’attendre à 0,4% de croissance pour 4,4% d’inflation (avec un baril à 150$) en 2026, avant 4,8% d’inflation en 2027, puis 2,8% en 2028.
Dans l’un et l’autre cas, américain et européen, le risque est le même : une stagflation « assez douce », plus d’inflation, moins de croissance. Assez douce, car il ne s’agit pas de chiffres aussi élevés que ceux des années soixante. Mais c’est quand même un dilemme. Plus d’inflation : il faudra monter les taux, moins de croissance : il faudra les baisser. C’est même un grave dilemme, compte tenu de l’état des économies : une croissance plus « lente » avec plus de dette. Pour en sortir, il faut obligatoirement prendre en compte des hypothèses sur l’issue du conflit et plus encore sur la durée de ses effets, autrement dit sur les anticipations d’inflation de 3 à 5 ans – ce qui est plus compliqué que jamais. Si ces anticipations d’inflation montent, ceci voudra dire que les marchés financiers « pensent » que les banques centrales perdent la bataille des prix, elles doivent monter leurs taux. Sauf si la croissance est faible !
Monter les taux ! « Il n’en est pas question », dira Donald Trump. « Oui, nous sommes en guerre, mais c’est contre la Chine ! Nous voulons brider sa croissance qui dépend du pétrole, d’où Ormuz, et de l’IA, d’où nos limites sur les étudiants chinois admis dans nos grandes universités. Il faut donc baisser les taux ici pour avoir plus d’investissements en IA et tenir la Chine. C’est pour elle, l’inflation ! »
Monter les taux ! « Rien ne presse », dira-t-on ici. Le taux de chômage est déjà de 6,1% pour l’Union, avec une dette publique de 137% du PIB en Italie et de 113% en France — avant l’élection présidentielle. Nous sommes très fragiles, avec la Russie qui profite de tout ce qui se passe. La décélération des prix prendra son temps, laissons agir l’aplatissement de l’activité sans en rajouter.
Mieux vaut donc attendre une ou deux réunions, pensent en fait les membres de ces banques. « Nous verrons le successeur de Powell à l’œuvre » ; « Nous connaitrons le successeur de Villeroy de Galhau » entend-on dans les couloirs. Pendant ce temps, les missiles partent et les drones décollent, les marchés en calculent les conséquences. Le monde changera avec l’IA, mais entretemps tout dépend d’Ormuz. Les banques centrales nous donnent une leçon de modestie, plutôt même de prudence. Elles savent que nous ne savons pas.
