L’Europe saura-t-elle saisir la chance historique qui se présente à elle ?

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Face aux ambitions impérialistes chinoises, la crise sanitaire du Covid 19 est l'occasion pour l'Union Européenne de se rassembler autour de valeurs et d'objectifs communs.

L’Europe saura-t-elle saisir la chance historique qui se présente à elle ?

Atlantico : Après les excuses de Mme Von Der Leyen à l’Italie, l’appel à « la solidarité économique entre les entreprises européennes » d’Emmanuel Macron dans le Financial Times, et la nécessité d’appliquer l’adage « l’union fait la force » face aux ambitions impérialistes chinoises, la crise sanitaire du Covid 19 permettra-t-elle à l’Union Européenne de se rassembler ? Quelles seraient les conditions de la réussite de la promesse d’un fédéralisme européen renouvelé ? Quel serait le prix à payer en cas d’échec ?

 
Jean-Paul Betbeze : « L’Union fait la force », la phrase est bien connue, bien plus motivante d’ailleurs que la devise de l’Europe (« Unie dans la diversité »), mais malheureusement bien moins vraie que son contraire : « la désunion fait la mort ». Le COVID-19 place en effet l’Europe entre deux puissances devenues plus brutales : les États-Unis et la Chine. Les États-Unis sont la première puissance du monde, mais plus frappée humainement et financièrement par une pandémie qui vient de Chine – ce qu’ils n’acceptent pas. La Chine s’approche d’eux, à la fois de manière visible et moins visible, en nouant de multiples alliances et se créant des obligés. Soudain, le COVID-19 montre sa puissance, ses réseaux d’influence et « d’information », plus sa capacité de rebond – surprenante. Ainsi, selon les dernières prévisions du FMI, la croissance américaine passerait de 2,3% en 2019 à -5,9% en 2020 puis à 4,7% en 2021, contre 6,1 puis 1,2 et 9,2% pour la Chine aux mêmes dates ! Et la zone euro passe

En même temps de +1,2% à -7,5% puis à +4,7% : elle est la plus touchées des trois, celle qui remonte le moins. Au fond, selon ces prévisions, la Chine « efface » la pandémie, son PIB 2021 dépasse de 10,5% celui de 2019, les États-Unis en ont perdu 1,5% et la zone euro 3,2% !

Pour pouvoir rebondir, il faut d’abord résister à la chute de l’offre : c’est le confinement et à celle de la demande : baisse des revenus et montée de l’inquiétude. Ceci implique des déficits budgétaires conséquents et un soutien massif de la Banque Centrale Européenne. Mais, surtout, il faudra des plans de relance sur plusieurs années, élaborés au niveau de la zone et adaptés à chacun. Donc, pour éviter l’effondrement, il s’agit de milliards de déficit budgétaire pour chacun et au niveau de l’ensemble, plus des milliards de crédits aux entreprises garantis en partie par les budgets des États et soutenus par la Banque Centrale Européenne. Comment, en France par exemple, aurions pu tenir seuls ces soutiens, notamment le chômage à temps partiel et les milliards de crédit à conditions préférentielles ?

Mais la relance, décisive, sera plus coûteuse encore en milliards de soutiens à l’investissement et à l’innovation. Il faudra envisager des programmes de l’ordre du quadruple du Plan Juncker, 500 milliards alors que peu y croyaient (pas l’auteur de ces lignes). Il faudra aider à des programmes de réindustrialisation, si l’on veut notamment plus de robots, de flexibilité et moins de dépendance, et plus encore à des programmes stratégiques, si l’on veut être capables de collecter et de traiter les informations dans le monde, d’innover et de se protéger.

 
Certains articles anglo-saxons ont reproché à la France de répondre souvent favorablement à l’Italie dans ses discours, mais d’agir inévitablement dans le sens de l’Allemagne en retour. Les actes, cette fois, vont-ils suivre les paroles ?

Jean-Paul Betbeze : Si la presse anglo-saxonne nous critique… c’est assez habituel, sachant surtout que les médias allemands ne sont pas tendres pour l’Italie, les italiens pour l’Allemagne et surtout les Pays-Bas, les médias français préférant critiquer Emmanuel Macron. Pour savoir ce que la France peut et va faire, il n’est pas mauvais de prendre en compte le raidissement mutuel américano-chinois, sachant qu’aucun ne nous fera de cadeaux. Si la zone euro entend développer des capacités de défense, les États-Unis ont déjà manifesté leur réticence, sinon des menaces, rappelant qu’ils financent l’OTAN. Si la zone euro dit qu’elle veut rapatrier des activités névralgiques, la Chine, à propos de Huawei par exemple, a manifesté ses réticences. Il faudra regarder ce qui se passe avec le Japon, qui a émis de telles intentions.

Partout, les jeux de forces mondiaux sont plus affirmés que jamais. « La démondialisation » ou « le redécoupage des activités pour avoir ici plus de résilience » n’iront nulle part d’elles-mêmes : ce seront de terribles rapports de forces. Les États-Unis veulent rester premiers, sont atteints par la pandémie et enragent. La Chine veut rester deuxième (et devenir première) et regrouper tous ses réseaux contre les États-Unis, maintenant qu’elle est en pleine lumière, ce qu’elle n’aurait pas souhaité, en tout cas ainsi. La zone euro veut se tenir « au milieu ». Mais le « Grand Marché » ne sera rien qu’un terrain de bataille entre les deux puissances du monde si nous n’avons pas de champions européens, de normes et règles européennes, de recherche européenne et de capacités de collecte et de traitement d’informations, et de capacités de défense ! Si les actes, français, allemands, hollandais, espagnols ne suivent pas les paroles, c’est que nous n’aurons pas vu le monde tel que virus nous le révèle ou que nous n’aurons pas osé l’affronter. Critiquer l’euro, Bruxelles, Merkel, Macron, ou autre est plus facile que de s’unir face aux Grands de ce monde, si l’on veut en être !

 
La recherche d’union au sein de l’Europe est-elle dissociable de la recherche d’intérêts économiques et politiques communs ?

Jean-Paul Betbeze : Non, c’est impossible. L’Europe a toujours été « un animal politique », courageux, qui a « poussé » l’intégration par l’économie, puis par la finance. Cinq ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le 9 mai 1950, Robert Schuman propose ainsi la création de la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier). « Le rassemblement des nations européennes exige que l’opposition séculaire de la France et de l’Allemagne soit éliminée. Le gouvernement français propose de placer l’ensemble de la production franco-allemande de charbon et d’acier sous une Haute Autorité commune, dans une organisation ouverte à la participation des autres pays d’Europe. » Pratiquement, une guerre était devenue impossible. Ensuite l’Europe s’est étoffée, englobant l’Espagne et le Portugal pour les démocratiser, comme les pays de l’Est après la fin de l’URSS, plus la Grèce, afin de se protéger de la Russie et de la Turquie. De la politique, par l’économie : « des réalisations concrètes créant d’abord une solidarité de fait » pour citer encore Schuman.

50 ans plus tard, l’euro renforce les liens économiques, en empêchant les dévaluations compétitives et forçant à plus d’efficacité et de compétitivité. C’est alors la finance qui joue, avec l’idée que la concurrence interne et des normes externes permettraient d’avancer. Mais on sait que la construction était partielle : la monnaie était commune mais l’équilibre des comptes était affaire de chacun. La polarisation des richesses qu’entraîne la monnaie unique doit donc être compensée par des efforts de compétitivité, de productivité et de qualité. Mais tel ne fut pas le cas, pas assez en tout cas, ce qui entraina les crises des finances publiques grecques, portugaises et espagnoles, avec des ajustements sociaux violents chez chacun et des mesures de mutualisation des risques, sous contraintes de « réformes ».

Aujourd’hui, la crise du COVID-19 frappe à toutes les portes, notamment à celle de l’Italie, troisième économie de la zone, et la plus fragile. Elle d’abord, bien sûr, mais aucune autre économie ne se relèvera sans les programmes européens de soutien en cours, puis de relance en projet, le tout en plein milieu du conflit États-Unis/Chine. L’intérêt politique européen commun est bien clair : exister comme un nouveau « Tiers-État » dans ce nouveau monde, avec ce que ceci implique en économie et en finance, pour défendre notre autonomie, autrement dit nos libertés. L’Europe avance par grands sauts, cette fois c’est plus par rapport à l’extérieur qu’à l’intérieur que la question se pose : « La paix mondiale ne saurait être sauvegardée sans des efforts créateurs à la mesure des dangers qui la menacent ». Schuman, encore.


Atlantico

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