Esther Duflo à Bercy, vite. Mais pas comme ministre

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Bien sûr, le Jury du Nobel d’économie n’y a pas pensé ce lundi 7 octobre, en lui décernant, avec Abhijit Banerjee et Michael Kremer, pour leurs travaux contre la pauvreté par une approche expérimentale !

Esther Duflo à Bercy, vite. Mais pas comme ministre

© JOSEPH PREZIOSO / AFP

 

Bien sûr, ces lauréats s’intéressent à l’extrême pauvreté en Inde au Kenya ou au Cameroun, moins d’un dollar par jour et par personne, pas à la pauvreté ici, 60% du revenu médian, même si l’Insee vient de calculer qu’en France son taux devrait monter à 14,7% de la population en 2018. 9,3 millions de personnes perçoivent ainsi 1 041 euro par mois, 35 euros par jour. Les très pauvres de là-bas ne sont pas les pauvres d’ici, mais là n’est pas le sujet si on s’intéresse à la croissance, à la stabilité sociale et à la démocratie. Sujets qui concernent Bercy, et Esther Duflo.

Bien sûr, on pourra doctement critiquer les limites de la méthode employée par les lauréats. Elle est empruntée à la médecine, où il s’agit de mesurer comment fonctionne un médicament ici par rapport à un placebo là. En économie, il ne s’agit pas de parler de placebo, mais de se demander s’il vaut mieux donner des moustiquaires ou les faire payer un peu, obliger à vacciner ou l’encourager avec un kilo de lentilles. Donner des moustiquaires conduit souvent à en faire une couverture, le faire payer lui rend son utilité. Un kilo de lentilles convainc de faire vacciner maintenant et pas plus tard, ce qui ne veut bien sûr pas dire qu’il convainc de l’utilité du vaccin. Le monde de la grande pauvreté est très complexe au quotidien, par exemple boire sainement, se nourrir assez et sainement. C’est aussi celui des grands risques (maladie, accident). L’approche Banerjee, Duflot, Kremer étudie finement ces problèmes et certaines solutions.

Les résultats offerts sont multiples, variés, toujours limités. C’est la source des critiques que l’on entend sur le développement de la méthode expérimentale en économie. Mais cette méthode permet des expérimentations in vivo, seule base d’une approche scientifique, avec toutes ses faiblesses, pour éviter les lois et autres décisions d’ampleur nationale ou internationale prises sans vrais tests, au vu de rapports et de discussions entre experts et partenaires sociaux. On en perçoit plus tard les lacunes, défauts et effets pervers. Savoir comment former les jeunes, intéresser à l’apprentissage, améliorer les services d’urgences, inciter à la propreté urbaine ou sensibiliser à la pollution sont des questions qui peuvent au moins s’analyser, peut-être se traiter, par d’autres moyens que les Ipad gratuits (Hollande), le revenu donné aux jeunes sans qualification en chômage, le contrôle de gestion en hôpital, les amendes, bonus-malus et autres sit-ins d’Expulsion-Rébellion.

Evidemment, les résultats obtenus par B-D-K ne seront pas transposables à l’identique dans tout un pays, a fortiori d’un pays à un autre. Ils sont aussi circonstanciels. Mais ils ont l’avantage de rendre compte de la complexité du réel, donc d’éviter les solutions les plus souvent retenues (carotte ou bâton). Ils permettent en même temps d’éclaire les situations, de faire changer les comportements, au vu des résultats obtenus. Lutter contre la pauvreté est une tâche de très longue durée. Il ne s’agit pas de taxer les riches à la Piketty – ce qui les fait fuir, les pollueurs en augmentant de 6 centimes le prix de l’essence – on a les gilets jaunes, ou de taxer la communication sur WhatsApp – ce qui met actuellement le feu aux poudres au Liban.

Le message d’Esther Duflo n’est pas naïf. Le micro-crédit entend soutenir les microentreprises, mais il peut devenir un crédit à la consommation. Offrir aux jeunes de tester s’ils sont séropositifs et leur donner des préservatifs n’ont pas d’effets suffisants pour endiguer la pandémie. Mettre des forces de police dans des endroits réputés « propices » pour faire des tests d’alcoolémie déplace les buveurs. En revanche, tester dans des lieux variés fait baisser de 17% les accidents nocturnes et de 25% les accidents mortels. C’est l’incertitude qui joue, la peur du gendarme aléatoire, si l’on veut – pourquoi ne pas le tester avec des radars mobiles ?

Le message d’Esther Duflo est anti-Piketty, anti-redistribution à la Bercy et anti-redistribution aveugle. Anti-Piketty puisqu’il ne s’agit pas de taxer les riches pour rendre les pauvres moins pauvres : leur situation obéit à des explications complexes et ne peut se régler monétairement. Anti-redistribution à la Bercy, puisqu’il ne s’agit pas de painoter sur les seuils et taux de fiscalité, les conditions d’accès aux HLM… tout ce maquis de normes qui « chosifient » les pauvres, et que la Cour des Comptes prend un malin plaisir à épingler, sans effet. Anti-redistribution aveugle plus encore, si l’on se rend compte que l’« on distribue un pognon de dingue dans les minima sociaux » sans en tirer de résultats probants et, moins encore, de meilleures pratiques.

« Il y a un risque de rendre les pauvres coupables de leur propre sort » dit Esther Duflo, le mardi 15 octobre. Avec, pour elle, un sous-entendu : « Ils ne sont pas assez responsables par eux-mêmes…. Tout en l’aidant on lui enlève sa dignité… Une fois qu’on vous enlève votre dignité, vous n’êtes pas dans les meilleures conditions possibles pour retomber sur vos pieds. Cela terrorise ceux qui ne sont pas pauvres aujourd’hui et qui se disent que peut-être un jour ils le seront ». C’est du Rawls : la liberté individuelle est fondamentale pour permettre un système de coopération équitable, efficace et durable. C’est la justice distributive, pas la justice allocative, qui fait la société.

Esther Duflo à Bercy : oui, mais pas comme Ministre ! Pour piloter les enquêtes visant à améliorer les situations, en étudiant des problèmes concrets et en testant des solutions, pour les faire mettre en œuvre… par le Ministre ! Les sujets abondent : retards comparés des trains, embouteillages comparés aux urgences, suivis comparés des enfants. Enquêtes anonymisées, comparant des lieux pris au hasard, avec études des réactions à certaines décisions : on imagine que certains fonctionnaires, politiques et syndicalistes ne seront pas hostiles aux enquêtes anonymisées, mais aux enquêtes tout court. La méthode expérimentale commence, comme son nom l’indique, par étudier ce qui se passe. Avoir le Nobel passe, mais chercher plus de croissance en responsabilisant chacun, quelle idée !


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