Romer et Nordhaus : deux Nobel qui veulent moins de risques à long terme !

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William Nordhaus pour le climat, et Paul Romer pour l’innovation, se partagent le Nobel d’économie 2018. Pour eux, des risques macroéconomiques majeurs naissent quand le système économique, avec ses boucles d’action-réaction, se dérègle ou ne fonctionne pas au mieux ; se dérègle avec le réchauffement climatique, ne fonctionne pas au mieux avec une sous-utilisation des innovations. Réchauffement avec sécheresse, montée des eaux et ouragans, manque et sous-utilisation d’innovations donnent moins de croissance, plus de chômage et de risques sociaux et financiers. Il faut donc intervenir et guider, pour soutenir la croissance à terme.

L’Académie royale suédoise partage le prix Nobel d’économie 2018 entre deux lauréats américains : William D. Nordhaus (Yale, né en 1941) et Paul M. Romer (NYU, né en 1955). Plus précisément, il s’agit d’un prix financé par la Banque de Suède, Alfred Nobel n’ayant pas, en son temps, songé à l’économie ! Mais c’est oublié, d’autant que les deux lauréats de 2018 se sont tous deux souciés d’améliorer la croissance à long terme grâce à la science, ce qui était bien l’idée du fondateur du prix.

 

Deux lauréats, pour plus de croissance

De fait, ces deux économistes travaillent sur une même problématique : l’amélioration de la croissance à long terme, pas seulement sa hausse, mais sous deux angles différents : l’intégration de la nature et du climat à la croissance pour Nordhaus, l’intégration de la connaissance et de l’innovation à la croissance pour Romer.

William Nordhaus se demande ainsi comment le processus de croissance se détériore sous l’effet du réchauffement climatique : plus de croissance induit plus de dioxyde de carbone qui réchauffe le climat, ce qui pèse sur la croissance. Les effets externes sont négatifs (negative spillovers) : le gaz à effet de serre modifie le climat, en le réchauffant.

Paul Romer, lui, se demande comment le processus de croissance peut s’améliorer, sous l’effet des idées et des innovations. Plus d’idées se développent, se partagent et s’utilisent, donnant naissance à plus de croissance et à plus d’idées. Les effets externes sont positifs (positive spillovers). Dans sa recherche, Paul Romer commence par s’interroger sur les trajectoires de trois pays : le Tchad, où le revenu moyen par tête décroît de près de 3 % par an entre 1960 et 1985, les Philippines où il croît de 1,8 %, et Singapour de 7 %. Pourquoi de tels écarts ? Sa réponse est « la croissance endogène », selon la manière dont la science est « mal » ou « bien » intégrée à l’activité. La « bonne » intégration permet des effets externes positifs, soutenant la croissance. De nouvelles idées sont utilisées par d’autres, pour produire d’autres biens et d’autres idées.

Les deux lauréats de 2018 travaillent ainsi sur des boucles d’interactions à long terme : économiecarbone-climat-économie et économie-innovationéconomie, avec l’idée de les gérer au mieux, pour éviter le pire avec le réchauffement, pour obtenir le meilleur avec les idées. Le problème naît en effet, pour eux, quand ces deux processus ne sont pas bien gérés, conduisant à des échecs de marché (market failures). On voit que les effets externes, dans les travaux de Nordhaus, sont surtout négatifs avec l’émission de gaz à effet de serre qui altèrent le climat – et donc pèsent sur la croissance. Ils sont surtout positifs grâce aux innovations, avec Romer, permettant une forte croissance endogène : les idées permettent de la croissance qui permet des idées. Pour Nordhaus, il faut corriger l’échec de marché en taxant le carbone. Pour Romer, il faut encourager la recherche par des subventions, mais surveiller les risques de monopole.

Pour Nordhaus et Romer, le marché est la base de la croissance à long terme, mais avec des échecs de marché qu’il faut corriger : contrôler et guider pour réduire les risques et augmenter les opportunités. Le Rapport Stern en vient à dire en 2007 : « le changement climatique est le résultat de la plus importante faille de marché que le monde ait jamais vue ». Ceci conduit Nordhaus à étudier les risques et les incertitudes liés aux changements climatiques, avec leurs effets sur les adaptations des sociétés, dont les migrations. Ils sont décisifs pour le bien-être des futures
générations. Et Romer étudiera les miracles et les désastres économiques.

 

Avec Nordhaus, réchauffement climatique et catastrophes « naturelles »

Pour le climat, avec Nordhaus, les effets externes négatifs mènent aux catastrophes dites naturelles. Elles paraissent de plus en plus fréquentes, en tout cas de plus en plus coûteuses, avec la montée et la polarisation des richesses, notamment géographiques. Ceci pose des problèmes croissants d’assurabilité, d’assurance et de réassurance : les probabilités de sinistres dits naturels, comme les ouragans, semblent monter, leur coût sûrement. Nordhaus propose dès 1992 le modèle DICE (Dynamic Integrated Climate-Economy model), avec l’idée d’encourager la réduction des émissions de dioxyde de carbone et de limiter ainsi le réchauffement climatique. Il calcule, dans des formulations ultérieures, que les émissions de C02 pourraient doubler, si rien n’est fait, à la fin du siècle, ou très fortement chuter avec des politiques rigoureuses, ou encore baisser des deux tiers avec ce qu’il juge être une politique optimale de taxation à la Pigou, qu’il quantifie.

Ces travaux, avec les modèles de calcul qu’il a largement diffusés, ont permis de calculer des trajectoires d’émission de CO2 à très long terme, donc de réchauffement de la température moyenne, en fonction des niveaux de taxe carbone. C’est alors que naissent d’importants écarts entre le scénario tendanciel, où la température moyenne ne cesserait de monter de 3° C d’aujourd’hui à fin 2100. Dans le scénario Nordhaus, la température monterait alors de 2,5° C et de 1,2° C dans le scénario Stern. Ces résultats supposent une montée régulière des émissions de CO2 dans le scénario tendanciel, jusqu’à un doublement à l’horizon 2100, ou une montée jusqu’en 2055, puis une baisse des deux tiers par rapport au niveau actuel en 2100 chez Nordhaus, ou enfin une chute à zéro à partir de 2040, avec Stern. Ces résultats dépendent des taxes carbone : elles iraient de 29,5 $ US en 2015 à 153 $ US en 2050 avec Nordhaus, contre de 184 à 1 008 $ US aux mêmes dates avec Stern, pour limiter la hausse de la température à 2,5° C.

Le modèle de Nordhaus est particulièrement utile pour l’expert en climat, et l’assureur, en ce qu’il donne les résultats obtenus en fonction de différentes variables, dont la vitesse à laquelle l’économie se décarbonise grâce aux changements techniques et à la capacité à stocker le carbone. Nous entrons ici dans les décisions politiques, dans le vrai monde, où les systèmes de taxation du carbone couvrent seulement 20 % de la production mondiale de CO2, 45 % en Europe, mais avec partout des prix très faibles, trop faibles. Ajoutons qu’aux États-Unis, l’Agence de protection de l’environnement (Environmental Protection Agency, EPA), ne calcule même plus de coût social du carbone pour mener les analyses coût-avantage et les régulations… Outre les problèmes politiques que suscitent ces recherches (très réduites aux États-Unis dans la sphère publique), elles soulèvent des problèmes techniques de discontinuité qui peuvent conduire à des effets catastrophiques, même si on leur assigne une faible probabilité. C’est là un autre problème politique : comment mobiliser des efforts contre un risque qui paraît peu probable, ou distant ?

 

Avec Romer, des miracles et des catastrophes

Pour Romer (NYU), les idées sont des biens non rivaux : quelqu’un peut les utiliser sans problème, en même temps qu’un autre. Le théorème de Pythagore peut être utilisé par tous en même temps ! Mais certaines idées peuvent être rendues exclusives, avec des protections, licences ou chiffrages. L’idée, bien « non rival », peut ainsi devenir « excluable » en économie de marché. On comprend en effet qu’une entreprise, qui a des marges élevées pour souhaiter (et pouvoir) financer de la recherche cherche par ce moyen à obtenir des avancées, avancées qu’elle désirera ensuite protéger. Elle pourra ainsi poursuivre ses efforts et ses résultats, avec encore plus de marge et de pouvoir de marché. Innover implique toujours un coût d’entrée élevé, puis des coûts marginaux décroissants en cas de succès. Windows a été très cher à construire, bien moins à mettre à jour, encore moins à répliquer. Il y a donc là une externalité positive, à encourager au début par des subventions. Mais elle porte en elle la montée d’un risque de monopole qu’il faudra contrôler et réguler, pour soutenir la croissance sur longue période en réduisant les rentes de monopole.

C’est la manière dont fonctionnent les facteurs institutionnels, l’accumulation du capital, l’ouverture aux échanges et aux idées qui fait la différence à long terme : les miracles comme les succès. Il y a certes une croissance mondiale moyenne de l’économie mondiale, mais la croissance de chaque pays peut varier, à la hausse et à la baisse. Pour comprendre ces trajectoires, il semble que se vérifie l’idée de Romer selon laquelle les pays les plus peuplés ont en général plus de croissance, parce qu’ils produisent plus d’idées, avec plus d’innovateurs et d’entrepreneurs. C’est ainsi qu’ils ont, aussi, plus de riches. Ceci implique des politiques spécifiques, pour encourager… et pour taxer, mais ceci montre surtout qu’il n’y a pas de prédestination dans la croissance des pays. Elle est fondamentalement dépendante du cadre institutionnel et des choix politiques. Ajoutons que Romer travaille actuellement sur l’attractivité des villes.

 

Quelle empreinte pour ces deux Nobel ?

La question est maintenant de savoir quelle empreinte laisseront ces deux Nobel d’économie. En comptant les références aux noms des précédents lauréats (2), on a pu voir que quatre cas se présentaient. C’est d’abord « l’expert » : il est énormément cité avant et après l’annonce, puis graduellement moins, pensons à Tinbergen ou à Hicks. Ce sont ensuite « les persistants » (si l’on peut dire), avec une forte hausse de notoriété à l’occasion du prix, puis une légère baisse de niveau, mais sans déclin notable, comme Arrow ou Friedman. Vient « l’hétérodoxe», Hayek seul en fait, toujours en expansion régulière, presque en découverte continue depuis son Nobel. Viennent enfin « les réveilleurs », comme Sen, en notoriété toujours croissante.

Souhaitons que ces deux lauréats, qui cherchent à intégrer science, climat et croissance, et aussi à diffuser au mieux leurs idées, soient deux réveilleurs. Par ces temps où le changement climatique est en question, la recherche critiquée et les migrations craintes, l’économie mise en doute, voici deux lauréats avec leurs modèles, simulations, propositions de taxation, ouvertures aux idées et aux explications, pour avoir plus de croissance à long terme. Bien utile par les temps actuels !

 

Notes

1. Cet article a été publié sur lesechos.fr le 11 octobre 2018.

2. Scientometrics, 2014, Samuel Bjork et Avner Söderberg.

 

Bibliographie

NORDHAUS W. D., “Resources as a Constraint on Growth”, American Economic Review, vol. 64, issue 2, 1974, pp. 22-26.

NORDHAUSW. D., “Economic Growth and Climate: The Case of Carbon Dioxide”, American Economic Review, vol. 67, issue 1, 1977, pp. 341-346.

ROMER P. M., “Increasing Returns and Long-Run Growth”, Journal of Political Economy, vol. 94, issue 5, 1986, pp. 1002-1037.

ROMER P. M., “Endogenous Technological Change », Journal of Political Economy, vol. 98, issue 5, 1990, pp. S71-102.

 


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