Mario Draghi annonce des taux plus bas plus longtemps : banquiers de la zone euro, serrez vos ceintures !

- Ecrit par

Mario Draghi s'est exprimé jeudi lors d'une conférence de presse. La Banque centrale européenne (BCE) a maintenu ses taux directeurs inchangés mais a modifié sa communication afin de préparer une baisse de taux. Différentes options sont étudiées pour un nouvel assouplissement de la politique monétaire, peut-être dès le mois de septembre.

© JULIEN WARNAND / POOL / AFP

 

Mario Draghi n’est pas content. Il l’a dit et répété ce jeudi 25 juillet. On a compris qu’il s’apprête à réagir le 13 septembre, ce sera son dernier whatever it takes, pour corriger la situation, en faisant en sorte aussi que Christine Lagarde poursuivre sa démarche pendant un an au moins (plus en réalité). Il n’est pas content, parce que l’inflation reste basse (1,3%), et pourrait même baisser encore dans les mois qui viennent. Il n’est pas content parce que la croissance est faible, dans un contexte international défavorable notamment au secteur manufacturier. On aura reconnu ici les effets des droits de douane trumpiens contre les automobiles allemandes. Et il ajoute, dans son diagnostic, « les critères d’octroi de prêts se sont durcis pour les entreprises, dans un contexte d’inquiétudes croissantes relatives aux perspectives économiques ». Le contraire de ce qu’il veut.

Donc un comité sera chargé de muscler les réponses, au-delà des mots qu’il a employés et de la détermination qu’il a montrée. En langue banque centrale, il s’agira « de renforcer nos orientations sur la trajectoire future des taux d’intérêt directeurs (forward guidance), des mesures compensatrices, comme la mise au point d’un système de paliers pour la rémunération des réserves, et des scénarios relatifs à l’encours et à la composition d’éventuels nouveaux achats nets d’actifs ». En d’autres termes, la BCE va, à la fois, baisser ses taux d’intérêt en trouvant des mesures compensatrices pour les banques qui font plus de crédit – tant pis pour les autres, et maintenir ses taux bas encore plus longtemps que prévu – tant pis pour toutes. En même temps, elle va acheter plus de bons du trésor, publics et privés, pour faire baisser davantage les taux longs, pesant sur les marges – et tant pis pour les banques, encore une fois ! Bien sûr, si la politique budgétaire prêtait main forte, comme l’y appelle régulièrement Mario Draghi, autrement dit si l’Allemagne augmentait son déficit public, tout serait plus facile. Mais si rien ne vient de ce côté, la BCE continuera du sien, même si c’est plus pénible. Pour qui ?

Pour toutes les banques, notamment celles des pays plus fragiles, ce qui en pousse certaines à réagir plus nettement. C’est le cas de l’Italie et d’UniCredit, première banque du pays. Ainsi, le premier juillet, Jean-Pierre Mustier, son administrateur délégué, annonce-t-il que la première banque italienne privilégiera la « croissance organique » dans son nouveau plan stratégique. « Croissance organique », comme « nourriture organique », autrement dit : aussi naturelle et locale que possible ? Tout ceci paraît de très bon aloi, et pourtant.

Une « croissance naturelle » pour les banques, avec les taux et la croissance actuels ? Pas facile. Elle sera « saine », donc sans ces adjuvants risqués que sont les crédits, puisqu’une banque aussi peut s’endetter ! Vivent donc le profit et l’autofinancement ! Une croissance « plus locale » ? Elle ne sera donc pas « externe » (anti-organique ?), liée à des achats de banques dans ou hors du pays. Pour UniCredit, « croissance organique » veut dire : sans acheter de banques italiennes ou non italiennes. Ne pas acheter de banques italiennes, pour consolider un secteur perclus de « crédits non performants », on peut le comprendre. Ils sont considérables ces « crédits non performants », ou mieux encore « en souffrance », façon italienne élégante de dire que les remboursements sont beaucoup ou très en retard. Mais, si on reconnaît que les crédits sont perdus, ceci oblige à déclarer des pertes, dont à augmenter le capital de la banque déjà en difficulté. Mais les actionnaires italiens ne voudront plus cotiser ! Ce sera la vente forcée, avec coûts sociaux et financiers à la clef. Bonjour le prix politique, avec ces banques locales médiévales ! « Croissance organique », c’est ne pas acheter non plus de banque en zone euro, une zone qui a pourtant bien besoin d’un secteur bancaire plus solide et intégré. Alors, Jean-Pierre Mustier en profite pour dire que les fusions entre grandes banques européennes sont « très difficiles ». « Des sources » auraient dit à Reuters qu’UniCredit aurait gelé un projet d’offre sur Commerzbank en raison des réticences de cette banque allemande à ouvrir des discussions à la suite de l’échec de ses négociations avec Deutsche Bank. Pour mettre les points sur le i, Jean-Pierre Mustier précise : « notre plan (est fondé) sur une base organique… Les fusions européennes sont très difficiles et ce nouveau plan sera en phase avec le précédent, le but étant de créer de la valeur pour les actionnaires. » Sans consolidation interne ou externe, « croissance organique » veut dire plus d’autofinancement donc, dans un pays comme l’Italie au bord de la récession, serrage des dépenses.

Et voilà que des fuites indiquent que cette banque envisagerait de supprimer 10 000 postes, 10% de ses effectifs, dont 9 000 en Italie. Ceci après 14 000 suppressions d’emplois entre 2016 et 2019 ! Bien sûr, il devra y avoir aussi des réductions du réseau international, mais on comprend bien que, pour UniCredit, « croissance organique » veut surtout dire réduction du réseau bancaire italien, du risque italien. Ce qui se passe avec UniCredit est l’addition d’un secteur bancaire surnuméraire, d’une croissance italienne très faible et d’une politique des taux bas par la Banque centrale qui pèse sur les marges. C’est la plus difficile des combinaisons.

En Allemagne, il a un secteur surnuméraire et coopératif, autrement dit moins soucieux de rentabilité « capitaliste », ce qui y rend la vie plus difficile, sinon  impossible, à Commerzbank et Deutsche Bank. En France, le système bancaire réunit quatre banques systémiques, avec un réseau très dense – qui devra être réduit, d’autant que les Fintech attaquent. En Espagne, après des crises majeures, le secteur se consolide avec Santander et BBVA, et au-delà ?

La bourse l’a compris : pour elle, la valeur boursière de Deustsche Bank et de Commerzbank est de l’ordre du quart de leurs fonds propres comptable ! Le tiers pour la Société Générale, la moitié pour Crédit Agricole, près de 60% pour BNP et Intesa, 75% pour Santander et BBVA. Aucune banque de la zone euro ne vaut en bourse plus que ses fonds propres ! En moyenne, la moitié !

Alors, comme la BCE va continuer sa politique de taux bas, les banques de la zone euro vont souffrir. Si elles ne peuvent se concentrer pour des raisons sociales et surtout politiques dans les pays fragiles, si des consolidations ne peuvent se produire entre pays et banques en relative bonne santé, pour les mêmes raisons, alors tous les réseaux se réduiront : UniCredit, Générale, LCL… En attendant la même évolution chez les gestionnaires d’actifs et les compagnies d’assurance vie. La bonne solution est donc le renforcement des réseaux bancaires dans les pays où ils sont les plus faibles, sauf si, en l’empêchant, on affaiblit les réseaux des pays où ils sont les plus solides ! La politique monétaire avance, aux politiques de l’aider ou de la contrer, pour soutenir la croissance et l’emploi. Sinon, les grandes banques américaines, plus rentables, vont aimer.


Atlantico

Aller sur le site