Le jeu des taux d’intérêt n’est plus l’arme monétaire ultime

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La baisse des taux d’intérêt américains par la Fed mercredi soir n’a surpris personne. Mais le pouvoir de cet outil monétaire est de plus en plus faible

Le jeu des taux d’intérêt n’est plus l’arme monétaire ultime

© REUTERS/Sarah Silbiger

Il n’y a pas eu de surprises. Mercredi soir, le président de la Réserve fédérale américaine Jérôme Powell a annoncé une baisse des taux d’intérêt d’un quart de point. L’objectif affiché d’une telle baisse du loyer de l’argent est d’offrir un accès facilité au crédit et, de fait, de stimuler l’investissement des entreprises puis l’emploi et la consommation.

Mais si Jérome Powell a semblé un peu emprunté durant la conférence de presse qui a suivi cette annonce, c’est peut-être car la situation actuelle n’imposait pas une baisse des taux. L’économie américaine apparaît solide (2,1% au deuxième trimestre) et le chômage est à un plus bas depuis cinquante ans (3,7%). Seule l’inflation (1,4% contre un objectif de 2%) traîne la patte «mais il aurait pu passer outre», assure l’économiste français Jean-Paul Betbèze.

Si la FED a pris cette décision, c’est donc plutôt parce qu’il s’agit d’un «ajustement de milieu de cycle», a prétexté Jérome Powell. En gros, une forme d’assurance au vu des tensions commerciales avec la Chine qui ne cessent de progresser et du ralentissement prévu de l’économie mondiale.

Quoiqu’il en soit, «cela ne va pas marcher», affirme le professeur de l’Université de Fribourg Sergio Rossi. «Les entreprises ne vont pas investir davantage aux Etats-Unis même si les taux baissent. Ces dernières ont déjà de la peine à écouler leurs stocks et la demande piétine sur le marché des biens et services.» En d’autres termes, l’arme du taux d’intérêt n’a peut-être plus l’impact qu’elle a pu avoir ces dernière années.

Un bref rappel. Après 1944 et les accords de Bretton Woods, les différentes nations se sont mises d’accord pour assurer un taux de change quasi-fixe entre les différentes monnaies. En 1971, le président américain Richard Nixon change la donne et ne permet plus de convertir le dollar en or, ce qui fait entrer l’économie dans l’ère des taux de change flottants. Pour stabiliser les prix, les banques centrales utilisent alors la masse monétaire jusqu’au milieu des années 1980 où l’arme des taux d’intérêt «est donc devenue l’instrument principal sinon unique», rappelle Sergio Rossi.

Problème, aujourd’hui, ses effets s’étiolent. «Ce n’est pas que les banques centrales n’ont plus la cartouche du taux d’intérêt, image Jean-Paul Betbèze. C’est simplement que le terrain de chasse a changé.» En cause, une double bascule qui s’est opérée dans l’économie globalisée. «Il y a encore une dizaine d’années, l’Allemagne baissait ses taux et l’on observait une relance immédiate de la machine. Aujourd’hui, non seulement nos économies sont moins industrielles et davantage orientées vers les services mais, surtout, les investissements n’ont presque plus lieu en Europe ou aux Etats-Unis mais en Asie», observe le libéral français.

«Le pouvoir des taux d’intérêt est devenu presque nul», renchérit Sergio Rossi. Pour lui, il faut aujourd’hui miser davantage sur des politiques de relances budgétaire passant par un plus grand endettement publique. «Le président de la Banque centrale européenne Mario Draghi a fait son maximum avec la politique monétaire, abonde Jean-Paul Betbèze. Il faut maintenant qu’il soit aidé par les politiques budgétaires, car sans ce relai, les taux d’intérêt bas vont peser toujours davantage sur l’économie.» Selon lui, en zone euro, l’Allemagne ou les Pays-Bas (qui possèdent toujours un excédent budgétaire, contrairement aux autre membres de l’Union) pourraient faire le premier pas. Sur le fond, Sergio Rossi est d’accord. Mais il se montre plus pessimiste. «En allemand, je vous rappelle que la dette se dit «schuld», qui signifie également la faute. Pour eux, s’endetter revient quasi à commettre un pêché…»

En résumé, non seulement les taux d’intérêt n’ont plus l’impact qu’ils ont eu ces dernières années, mais, pire, lorsqu’ils entrent en territoires négatifs, ils font également peser d’autres risques sur l’économie. En Suisse, par exemple, il pousse les établissement bancaires à trouver d’autres moyens de faire fructifier leur capital, par exemple en multipliant les prêts hypothécaires. «En zone euro, on voit par ailleurs des entreprises qui s’endettent pour racheter des titres ou simplement pour éviter la faillite. Mais ce n’est pas l’endettement vertueux qui doit générer un retour de la croissance, il n’est pas sain», soutient Jean-Paul Betbèze.

Cette fin de la toute-puissance de la politique des taux d’intérêt pourrait pousser les banques centrales à inventer de nouvelles mesures non-conventionnelles pour soutenir l’économie. A l’image de celles auxquelles on a pu assister ces dernières années (taux plancher en Suisse, quantitative easing en zone euro, par exemple). Sergio Rossi en imagine deux: «La BNS pourrait par exemple imposer que les établissements bancaires gardent auprès d’elle des réserves non pas en fonction de leur dépôts, mais en fonction des crédits qu’elles octroient. Ce qui pousserait les banques à freiner les prêts hypothécaires et contribuerait à faire décroître l’actuelle bulle immobilière.»

Autre exemple: une crypto-monnaie nationale. «Une monnaie électronique non pas émise par des privés comme la Libra de Facebook, mais par les banques centrales directement. Cela permettrait à tout un chacun d’avoir un compte au sein des banques centrales et leur offrirait ainsi la possibilité d’influencer bien plus directement sur le comportement économique des différents acteurs…» Un postulat en ce sens a été déposé par les conseiller national socialiste argovien Cédric Wermuth l’an dernier mais la BNS a déjà fait part de sa réticence à ce projet.

Ce qui n’étonne pas Sergio Rossi. «Ces mesures seraient trop hétérodoxes pour la BNS. La pensée dominante continue de marteler que les taux d’intérêt ont tous pouvoirs et stimulent l’investissement des entreprises. Cela va mettre du temps à changer…»

Mercredi soir, Jérôme Powell a d’ailleurs conclu en affirmant que d’autres baisses de taux n’étaient pas exclues. «Il faudrait le faire si l’on constatait une faiblesse marquée de l’économie».

 

 


Le Temps

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