La banque centrale européenne serait-elle progressivement prise en mains par des profils plus politiques ?

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C’est en train de se passer, avec bientôt peut-être trois anciens ministres des finances, sur six membres du Comité exécutif.

La banque centrale européenne serait-elle progressivement prise en mains par des profils plus politiques ?

© DANIEL ROLAND / AFP

 

Bien sûr, les banques centrales nationales sont indépendantes, mais rien n’est jamais joué : regardons la Pologne, la Hongrie… ou même les États-Unis. Ce qui rend le système de la zone euro indépendant, le plus indépendant de tous même, c’est son architecture compliquée. Avec 19 pays qui envoient leurs gouverneurs officiellement indépendants, avec à sa tête un Comité exécutif de 6 membres dont les mandats ne coïncident pas et avec, à sa tête, un Président, aujourd’hui Mario Draghi, qui dit qu’il « n’écoute pas » les politiques, c’est un sommet ! Ou une provocation ! Car aujourd’hui, tout se passe comme si les responsables politiques de la zone euro voulaient reprendre le pouvoir sur la Banque, trouvant insupportable qu’elle leur échappe !

Le grignotage a commencé avec Luis de Guindos. Il vient en effet de succéder le 1er juin à Vitor Constancio, qui était Gouverneur de la Banque centrale du Portugal. Mais ce Luis de Guindos (membre du Partido Popular, droite) était, juste avant, Ministre de l’Economie, de l’Industrie et de la Compétitivité de 2016 à 2018 avant d’entrer à la Banque centrale. Passer directement de la politique au Comité exécutif de la BCE fit, en son temps, jaser. Puis tout s’est calmé, et les politiques l’ont bien vu.

Donc ceci peut continuer, avec cette fois la succession de Peter Praet, économiste et banquier central belge, chef économiste de la BCE, ce 31 mai. Pour lui,  on parle de Pascal Donohoe. Mais c’est le Ministre irlandais des finances depuis juin 2016 ! Membre du Fine Gael (chrétien conservateur), il a occupé divers postes ministériels, après une courte carrière dans le privé (Procter & Gamble). Il a certes mené des études d’économie, sans doute sérieuses mais sans excès – ce qui lui rendrait sa tâche compliquée pour suivre Peter Praet. Il semble donc probable, s’il est retenu, qu’il aura une autre responsabilité, étant donné que le contenu des portefeuilles est une prérogative du Président (Draghi).

C’est alors que vient l’essentiel : la succession de Mario Draghi lui-même, le 31 octobre 2019. C’est la vraie question des journalistes à chacune de ses conférences : quel supplice pour Mario ! Il répond que ceci ne dépend pas de lui, que ce sont les responsables politiques au sein de l’Eurogroupe qui s’en occupent – ce qui est tout le problème. Il a même ajouté, ce jeudi 24 janvier : « il y a peut-être des gens qui m’aiment ici ! », déclenchant des rires dans l’assistance !

Pour l’après Draghi, le « successeur naturel », le patron de la Buba est hors-jeu. L’Allemagne n’a jamais piloté la BCE, mais un Néerlandais, un Français et un Italien ! Or, à la Buba, ce Jens Weidmann ne pense qu’à augmenter les taux d’intérêt et qu’à réduire le déficit public, face aux Italiens et aux « gilets jaunes » ! Quelle finesse ! Angela vient d’ailleurs de le renommer Président de la Buba : elle veut qu’il reste là, isolé et râleur, contre un Allemand à la tête du Parlement européen. Alors ce pourrait être le Français Villeroy de Galhau ? Certes il est Français, mais il parle allemand. Certes il est compétent, mais il y a les « gilets jaunes » qui affaiblissent la position française ! Qui alors ?

Erkki Liikanen, ou son successeur Olli Rehn, à la banque centrale de Finlande ? On en parle beaucoup. Mais Liikanen a fait souffrir les banques avec un rapport, en leur demandant plus de règles et de fonds propres : elles n’ont pas oublié. Rehn donc, du Parti du Centre, et voilà un troisième (ancien) ministre des affaires économiques à la BCE, et à sa tête cette fois ! En effet, il n’est gouverneur de la Banque centrale finlandaise que depuis le 12 juillet 2018. Toute sa carrière a été politique, en Finlande ou à Bruxelles – où il connaît du monde !

Que va donc devenir l’indépendance de la BCE, avec tous ces anciens ministres ? Va rester Benoît Coeuré jusqu’à la fin de l’année, et Yves Mersch pour un an de plus. Est-ce que la majorité du Comité exécutif peut basculer dans les mois qui viennent, pour prêter plus d’attention aux diverses sensibilités politiques européennes ? Nous ne serons pas, alors, sortis de l’auberge. Les « pays du nord » demanderont-ils la fin de l’assistance aux pays qui ne font pas assez d’efforts : Espagne, Italie et France par exemple, et aux systèmes bancaires en crise : Espagne, Italie, Grèce et… Allemagne  (avec Commerzbank et Deutsche Bank) ? Les « pays du sud » vont-ils demander au contraire la prolongation de la politique des taux bas, avec plus d’aides aux banques et des tests de résistance plus compréhensifs, jusqu’à ce que la reprise soit là, avec moins de chômage et plus d’inflation ? Le grand écart que Mario Draghi a réduit et géré pendant de longs mois va-t-il alors se rouvrir, mettant en péril la monnaie unique ?

En fait, on peut penser que Mario Draghi a vu venir cette mainmise politique et pris ses précautions : pendant deux ans au moins, son successeur ne fera rien, ensuite il montera un peu les taux, qui seront au mieux à 1,5% quand il partira lui-même. Et, comme aux États-Unis, Jerome Powell, à la Fed, est autant inquiet devant Trump que devant la situation économique, donc ne fera rien ou presque, les taux américains ne bougeront pas non plus.

Moralité, la politisation de la BCE va escorter son inaction, sans bonnes explications. On regrettera ici le talent de Draghi, comme là-bas celui de Janet Yellen, pour nous faire patienter. Attention : dire que la banque centrale doit être indépendante (de la politique) pour lutter contre l’inflation et stabiliser le système financier, ceci veut dire, aux gens et aux marchés financiers, qu’il faut parler encore plus… intelligemment.


Atlantico

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