La baisse des taux américains sauvera-t-elle le monde ?

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Deux fois moins d’emplois que prévu ont été créés en mai aux Etats-Unis, et les bourses y gagnent entre 1 et 2% ! Elles se disent qu’il faudra au moins trois baisses de taux d’intérêt pour calmer le jeu, autrement dit : réduire la crainte de récession, et pousser ensuite toutes les banques centrales du monde à baisser leurs propres conditions. Fou ? Egoïste plutôt. Regardons

La baisse des taux américains sauvera-t-elle le monde ?

© JOHANNES EISELE / AFP

Vendredi 7 juin, le chiffre « tombe » : 75 000 emplois ont été créés en mai aux États-Unis, contre 185 000 attendus par les marchés, ou plutôt rêvés, et 224 000 en avril.

Immédiatement après, les taux américains pour les bons du trésor baissent à 2,08%,et le Dow Jones gagne 250 points, à 26 000 ! Comme c’est pire que prévu pour l’emploi, se disent les marchés, ce ralentissement fait baisser les taux longs et monter la bourse, dans l’attente de la baisse des taux courts de la Banque centrale américaine (la Fed)! Elle n’aura pas le choix !Pas de surprise en effet : cela fait des mois que les inquiétudes pèsent sur l’économie américaine, en liaison avec les tensions commerciales avec la Chine, mais pas seulement (Allemagne, Turquie, Iran, Canada, Mexique…).La critique trumpienne, contre la Fed et ses hausses de taux récentes, joue – tout comme cette inflation, qui ne parvient pas à monter ! La Fed, et Jerome Powell son Président (choisi par Trump), sont donc « coupables de ce ralentissement » par leurs hausse de taux, selon Donald Trump. Et c’est vrai que l’économie américaine faiblit, mais du chef même de Donald Trump ! Pour atteindre ces pauvres 75 000 nouveaux emplois en mai, ce sont les emplois de services (+33 000) et de santé (16 000) qui ont compté, avec seulement 4 000 emplois nouveaux dans la construction et une quasi-stabilisation ailleurs, dont l’industrie (+3 000). Certes le taux de chômage reste bas, à 3,6%, mais les salaires n’accélèrent pas, à 3% sur an (avec une inflation à 2%). Quelque chose s’est donc cassé dans la machine américaine à emploi qui, déjà, ne faisait plus monter les salaires depuis des mois.

 

Mais ces baisses de taux attendues suffiront-elles ? A éviter le pire si la guerre commerciale américano-chinoise ne cesse pas : non. A gagner du temps, au bord du précipice : oui.Non, si rien ne change dans la montée des tensions et dans leur étrange gestion par les États-Unis. Oui, si des répits atténuent la logique d’escalade trumpienne dans ses sanctions. Qui sait ?

Déjà, la Fed a commencé son virage. Le 4 juin, Jerome Powell, le patron de la Banque centrale américaine (la Fed), nous dit « nous suivons de près les implications… des négociations commerciales et d’autres sujets… pour l’évolution de l’économie américaine et, comme toujours, nous agirons pour soutenir l’expansion ». Les bourses remontent : les marchés se disent que la Fed va baisser ses taux au moins une fois, deux fois. Maintenant c’est trois, avec les chiffres de l’emploi. Les taux américains à court terme, actuellement à 2,38%, passeraient alorsvers 1,75%, donc au-dessous des taux à long terme, actuellement à 2,06%. Le juge de paix des marchés, la « courbe des taux » qui compare les taux courts aux taux longs, actuellement inversée (disant que demain sera pire qu’aujourd’hui), se rétabliraitun peu. L’avenir ne sera pas noir, mais gris !

 

Déjà, les taux sont orientés à la baisse dans le monde : Australie, Inde, zone euro.

Les taux ont baissé en Australie (le 2 juin, ils passent à 1,25%« pour soutenir la croissance », avec un taux de chômage à 5,2%) et en Inde (le 6 juin, ils passent à 5,75%, troisième coupe de l’année, pour conjurer une croissance revue à la baisse à7% contre 7,2% !). Le jeudi 6 juin, Mario Draghi fait une conférence où il insiste sur le ralentissement de l’économie etla baisse de l’inflation. Il annonce la prolongation des taux au niveau où ils sont, au moins jusqu’à mi-2020. Il ajoute qu’il va mettre en place un système de refinancement des banques pour qu’elles continuent à pouvoir faire leurs crédits à taux bas. Surtout, il s’engage à mobiliser « tous les outils » de la BCE, achats de titres privés et publics notamment, si la situation venait à se détériorer davantage.Et la Banque centrale de Chine a évidemment signalé qu’elle prendrait, elle aussi,toutes les mesures nécessaires pour contrer un ralentissement, lié aux tensions commerciales en cours.

 

Mais si « tout le monde » baisse déjà ses taux, l’euro va monter et les taux anglais aussi, en plein Brexit !

 En effet, la Banque d’Angleterre se montre soucieuse de la montée des salaires depuis plusieurs mois, sans omettre le risque d’inflation importée avec la baisse de la Livre. En théorie, elle pense à monter ses taux. Pas facile.

 

Le cas le plus compliqué est celui de la BCE. Elle vient d’annoncer qu’elle va maintenir ses taux sur un an, quand les marchés américains voient la première baisse des taux US en juillet ! 

 D’un côté, si la BCE baisse ses taux, c’est-à-dire rend plus négatives encore ses conditions de dépôt des banques, pour les pousser à prêter, elle les affaiblit davantage, ce qui impliquera des mesures de compensation. Lesquelles ? D’un autre côté, l’écart des anticipations de taux entre USA (à la baisse) et zone euro (maintenus) fait monter l’euro de 1,5% par rapport au dollar cette semaine, ce qui n’aidera ni la croissance, ni l’inflation, en zone euro !

En fait, la baisse des taux américains veut compenser le ralentissement qui vient de la guerre tarifaire et des troubles politiques en cours, au bénéfice des États-Unis.Il s’agit de faire baisser le dollar par rapport au yuan, et la Chine réagira– pour soutenir son économie (bien sûr !) ? Et l’euro ne va que monter, s’il ne réagit pas plus vite.Baisser les taux américains ne sauvera pas le monde mais aidera les États-Unis, coincera la Chine, et embêtera vraiment la zone euro ! Qui n’en a pas besoin.


Atlantico

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