Forte baisse des prévisions de croissance : pourquoi la réponse de la BCE n’est pas à la hauteur du défi

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Après de mauvaises statistiques économiques la BCE a choisi de mettre en place un nouveau plan de TLTRO tout en assurant que les taux ne seraient pas relevés cette année.

Forte baisse des prévisions de croissance : pourquoi la réponse de la BCE n’est pas à la hauteur du défi

© DANIEL ROLAND / AFP

 

Atlantico : Ces mesures mises en place par la BCE sont-elles de nature à aider l’économie européenne ? 

Jean-Paul Betbeze : Aider oui, sauver non ! Pas de hausse de taux courts avant mars 2020, mais surtout des engagements de peser à la baisse sur les taux bancaires jusqu’en 2025 : voilà surtout ce qui sort de la réunion de la BCE le 7 mars. En voilà des « nouvelles » pour ceux qui n’attendent que la prochaine hausse, « preuve » que la page de la crise aurait été tournée en zone euro ! Mais tel n’est pas du tout le cas. Mario Draghi sera le premier Président de la BCE à n’avoir pas augmenté les taux dans son mandat, évitant le pire (Grèce, Espagne), puis attendant  « un peu plus de mieux ». Ce « un peu plus de mieux » qui n’est pas encore assez là. Patience !
Dans ce contexte d’une « sortie de crise » aussi compliquée dans le monde, et surtout ici, il faut s’étonner que les marchés et les commentateurs aient été négativement surpris par ces décisions de la Banque centrale européenne, non seulement de prolonger son engagement de maintenir les taux bas plus longtemps qu’annoncé, de financer toujours les demandes de liquidité des banques, de réinvestir son portefeuille de titres et enfin de mener quatre programmes de soutien aux banques (TLTRO) ! C’est beaucoup, mais parce que la situation l’exige. Dans sa conférence de presse Mario Draghi a été étonnement précis et détaillé : tout cela est data dependant.
Dit autrement, toutes les possibilités d’assouplir plus et plus longtemps la politique monétaire sont ouvertes en fonction de la situation économique. On ne peut pas dire plus clairement que, sans plus de réformes politiques, donc d’amélioration de la situation sociale, toutes ces décisions de politique monétaire seront insuffisantes.

 

La BCE a également annoncé avoir révisé à la baisse ses projections de croissance pour 2019, soit 1.2% en lieu et place des 1.6% initialement prévus pour cette année (une révision bien plus forte qu’attendue) . Les annonces faites sont à la hauteur de cette révision à la baisse de la croissance ? 

C’est toute la question ! En effet, tout ce que fait la BCE est lié à une chaîne causale liée à la croissance, mais cette chaîne se distend de plus en plus, avec la révolution technologique (dont Mario Draghi ne parle pas), les tensions commerciales internationales (qu’il met très en avant) et les problèmes politiques internationaux et nationaux (qu’il aborde souvent). D’abord, toute la politique de la BCE est liée à la croissance à revitaliser : plus de croissance, c’est plus d’emploi, plus d’emploi c’est plus de salaires, plus de salaires c’est plus d’activité, d’emploi et aussi d’inflation, donc des taux d’intérêt qui doivent monter. Mais, en sens inverse, si les tensions politiques montent, les ménages et les entreprises, peuvent devenir plus inquiets. Alors, ils ne vont pas accélérer leurs crédits pour le logement et l’investissement, même s’ils sont moins chers.
C’est bien ce que souligne Mario Draghi dans sa présentation : les crédits aux ménages continuent d’augmenter de 3,2% sur douze mois en janvier 2019, comme en décembre 2018, mais ceux aux entreprises décélèrent de 3,9% en décembre à 3,3% en janvier. Faire baisser les taux d’intérêt, c’est permettre de s’endetter plus pour croître plus, mais ce n’est pas forcer à s’endetter plus ! Subventionner les crédits bancaires avec les TLTRO ne marche que si la demande de crédits accélère ! Si la confiance n’est pas assez là, les anticipations pas assez bien orientées, la politique monétaire va décevoir. Même si elle affirme sa confiance dans l’économie, en disant qu’elle continue d’avancer, certes plus lentement, et qu’elle n’est pas du tout sur une voie récessionniste, ceci ne suffira pas. Mario Draghi a ainsi parlé de ce qui se passe en Chine, des relations commerciales entre Chine et États-Unis, de l’Italie ou des difficultés du secteur automobile allemand plus du Brexit : toutes ces interrogations s’ajoutent et pèsent sur la dynamique économique. Et la Fed ajoute encore de l’eau dans son vin !
Bien sûr, Mario Draghi laisse alors ouvertes toutes ces aides monétaires pour plus de soutiens encore. Tous les taux pourraient ainsi rester plus bas plus longtemps. La « forward guidance », destinée à piloter les ménages, les entrepreneurs et les marchés, sur le devenir des taux devient alors un système de possibilités de plus en plus ouvert, au risque d’être de moins en moins une « guidance ».
En fait, Mario Draghi part dans sept mois, mais il a préempté les choix de son successeur sur trois ans ! Si les politiques ne font pas les réformes structurelles qu’il faut en zone euro, et ne s’accordent pas dans le monde, le plus beau banquier central du monde ne pourra donner que ce qu’il a : pas assez !


Atlantico

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