Et si les taux d’intérêt ne remontaient plus ?

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Contrairement à ce que les prévisionnistes avaient annoncé, les taux d'intérêt ne remontent pas.

Et si les taux d’intérêt ne remontaient plus ?

C’est à n’y rien comprendre : les États-Unis viennent de créer 304 000 emplois en janvier, le chiffre le plus élevé depuis 11 mois, alors qu’on en attendait 165 000, et les taux courts ne monteront pas ! La croissance reste solide, le taux de chômage à 4% et la récession menacerait ! De fait, la Fed rétropédale comme jamais, pour dire qu’elle ne montera ses taux courts que si c’est absolument nécessaire, par exemple si l’inflation va vers 3% ! Oubliées les prévisions de hausses de taux à deux ans des membres du comité de politique monétaire ? Oui. Oubliées les prévisions officielles des « économistes maison » de la Fed ? Oui.

Donc, aux États-Unis, il n’y aura pas trois hausses de taux d’intérêt, comme prévu depuis deux ans ? Non. Pas deux, comme annoncé pourtant il y a deux mois ? Non. Peut-être une, voire zéro ! Lors de sa pathétique conférence de presse du mercredi 29 janvier, Jerome Powell, le patron de la Fed, a tellement répété qu’il regardait tout ce qui se passait dans ce monde plein de courants contraires, plus toutes les données disponibles aux États-Unis, plus qu’il fallait être patient (dit 10 fois au moins, copié de Draghi) qu’on a compris qu’il ne savait pas où il était. Surtout, il a très peur de faire des bêtises en continuant ce qu’il avait annoncé. On a même compris qu’il était même prêt à baisser les taux, en cas de troubles internationaux ou de « deuxième shutdown » (Trump a dû apprécier) !

Pas de hausse des taux non plus en zone euro, mais là c’est compréhensible. Les marchés attendaient une hausse cette année, même minuscule, pour fêter le départ de Mario Draghi : ce serait la preuve du fait qu’il avait sorti la zone de l’ornière. Mais rien. Mario Draghi revoit à la baisse ses prévisions de croissance « en raison de la persistance des incertitudes liées aux facteurs géopolitiques, de la menace protectionniste, des vulnérabilités sur les marchés émergents et de la volatilité des marchés financiers ». Il revoit aussi à la baisse ses prévisions d’inflation, à 1,6% en décembre contre 1,9% en novembre. Une inflation vue à 1,8% dans cinq ans, par les prévisionnistes professionnels. Et l’inflation vient de passer à 1,2% sur un an en janvier en France, contre 1,6% en décembre ! Donc les taux ne monteront pas cette année, et le Maestro partira.

Mieux encore : non seulement les taux d’intérêt à court terme ne vont pas monter aux États-Unis et en zone euro, mais tout se prépare pour y tasser les taux à long terme ! Ainsi, la Fed ne vendra bientôt plus, régulièrement, les bons du trésor qu’elle détient, pour ne pas risquer de tendre les liquidités. Elle va attendre pour voir ce qui se passe, tellement inquiète des plaintes de certains financiers ! Et la BCE lancera bientôt un autre programme de financement à moyen terme et à taux très bas (ou nul) pour alimenter les banques et leur permettre de faire plus de crédits à taux bas pour relancer la machine. Un autre LTRO (Long Term Refinancing Operation) ou TLTRO (T pour Targeted) est sur les rails. Au total, pour un an au moins, les taux courts du G3 (États-Unis, zone euro et Japon) vont rester à 1,3% et les taux longs à 1,5% (en prenant les pays AAA de la zone euro) : nous aurons une courbe des taux plate !

Mais alors, avec une inflation à 1,9% aux États-Unis, 1,6% en zone euro et 0,3% au Japon, donc une inflation pondérée à 1,6% dans le G3, les taux réels mondiaux seront négatifs – et pendant longtemps. Donc la dette publique ne serait plus aussi catastrophique qu’annoncé, si elle est bien utilisée pour des investissements qui soutiennent la croissance : infrastructure, modernisation des services publics, formation à tous les âges de la vie, modernisation des systèmes de soin… Et tout est fait aussi pour que les ménages et les entreprises s’endettent plus ! C’est le souhait explicite de Mario Draghi : la baisse des conditions bancaires renforce les banques tout en permettant des crédits moins chers. Ils donneront plus de croissance, de profit (donc les crédits seront remboursés), plus d’emploi, de salaires, et donc plus d’inflation, bien après.

En zone euro, ces baisses de taux pour renforcer les banques sont une nécessité, compte tenu de leurs problèmes de rentabilité. Lors de la dernière conférence de presse de la BCE le 24 janvier, un journaliste (travaillant pour la presse allemande) cite une critique contre cette politique, disant qu’elle aide les banques espagnoles et italiennes. Ce n’est pas faux, mais partiel. Mario Draghi lui répond qu’il s’agit en fait d’un outil de politique monétaire, donc global, non d’une aide à telles banques ou à tel ou tel pays. S’il n’avait pas été aussi malin, autrement dit s’il avait cédé à la provocation de cette question, il aurait pu dire que les banques allemandes allaient aussi en profiter, et non des  moindres (Deutsche Bank, Commerzbank, nombreuses Landesbanken) ! Bref, pause des ventes de bons du trésor à la Fed, LTRO ou TLTRO à la BCE !

Aujourd’hui donc, plus de dette ne fait pas plus d’inflation, même en plein emploi, donc n’implique pas de hausse des taux ni ne suscite de montée visible des risques ! Plus de dette fait aujourd’hui à peine un peu plus de croissance sans faire exploser l’inflation, ni les risques des emprunteurs. Mieux même, avec un taux d’intérêt nominal à long terme inférieur à celui de la croissance et avec de bons choix d’investissement, le ratio dette publique/Pib pourrait baisser dans le temps!

Jerome Powell et Mario Draghis ont assez perdus devant ces nouveaux phénomènes, et nombre d’économistes. Mais ils en tirent deux conséquences opposées. Le premier a peur. Il arrête la machine à monter les taux et avance dans le noir, en fonction des données économiques qu’il rencontre. Le second avance hardiment, craignant de faire sauter la zone s’il s’arrête, ou même doute. Il bloque la machine à monter les taux pour son successeur et s’engage à éclairer le futur, donc l’engage, ce qui est un lourd héritage.

Moralité, les États-Unis sont au plus haut de la courbe des taux, et la BCE prendra tout  son temps pour les « normaliser ». La crainte de la récession américaine à 12 ou 18 mois va devenir une angoisse, et la BCE va se demander ce qu’elle pourrait alors bien faire. Les taux ne monteront plus parce que le plafond de la croissance potentielle est proche. Il faut prévenir les politiques et les « réseaux sociaux » : ils ne sont pas au courant.


Atlantico

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