La Banque Centrale Européenne veut-elle renforcer les banques, ou en tuer ?

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Les deux ! Le 10 avril, dans sa conférence de presse, Mario Draghi a lié la faible croissance de la zone euro à sa surcapacité bancaire, et le traitement de la BCE pousse à la concentration bancaire.

 La Banque Centrale Européenne veut-elle renforcer les banques, ou en tuer ?

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Les deux ! Le 10 avril, dans sa conférence de presse, Mario Draghi a lié la faible croissance de la zone euro à sa surcapacité bancaire : elle pèse sur leurs marges. Mais ces marges souffrent aussi (Mario Draghi ne le dit pas trop) de la politique monétaire de la BCE elle-même, avec ses taux bas, sa courbe des taux plate et les taux négatifs qu’elle applique aux réserves des banques. Le tout est destiné à faire repartir la croissance, l’emploi, les salaires et l’inflation, mais le processus est si long, qu’on en perçoit de plus en plus les effets pervers dans les banques. Elles sont toutes plus maigres, ce qui ne veut pas dire que les plus fragiles peuvent courir plus vite !

Médecine en question, les taux devant rester bas : les réserves négatives appliquées aux banques, pour qu’elles fassent plus de crédit. Elles leur coûtent en effet 7,5 milliards d’euros en zone euro, alors que les taux, positifs eux, appliqués par la Fed aux réserves aux États-Unis, apportent 40 milliards aux banques américaines ! Presque 50 milliards d’écart ! Et 2,4 milliards à payer par les banques allemandes et 2 par les françaises !

Mais il faut faire attention à ne pas se tromper! Si l’on pense à Carige (Gènes), MPS (Sienne) notamment en Italie, à DeutscheBank et Commerzbank en Allemagne ou encore à la Société Générale ici, on peut se poser la question de la précision de ces traitements. La BCE fait-elle souffrir les banques malades pour les sauver, ou bien souffrir les banques en bon état, pour les renforcer ? Et comment ? Elle dit qu’elle avance très prudemment,n’a pas d’autre choix etse félicite des résultats. Le 8 avril, elle note ainsi que les fonds propres des banques ont augmenté comme elle le souhaitait, ce qui leur a permis de résister aux tests de résistance de 2018. Mais quand même, ce traitement est financièrement, socialement et politiquent dangereux.

Le traitement de la BCE est d’abord financièrement dangereux, parce qu’il pousse à la concentration bancaire dans un seul pays, faute de mariages intra-européens. Ainsi, la France a quatre banques systémiques sur son sol (BNP, Crédit Agricole, Société Générale et BPCE), ce qui est beaucoup pour un terrain de chasse somme toute assez petit. Les taux d’intérêt y sont donc très bas pour les entreprises et les ménages. Alors les entreprises en profitent pour s’endetter plus (plus de 1000 milliards d’euros) pour pas cher (à 1,5% environ), ce qui gonfle la rentabilité de leurs fonds propres : le fameux effet levier. Et la Banque de France s’inquiète et demande un « coussin » de fonds propres supplémentaires ! Alors les ménages en profitent pour acheter leur logement pour moins cher (1,5%) et à plus long terme (plus de 15 ans), des prêts qui alourdissent le bilan des banques (plus de 1000 milliards d’euros) et pèseront longtemps sur leur rentabilité. Et la Banque de France leur demande un « coussin » de fonds propres supplémentaires ! Certes, elle défend sa démarche (dans une note du 14 avril), disant qu’elle prépare ainsi à des jours défavorables. Mais faut-il s’étonner si les grandes banques françaises souffrent en bourse, avec peu de rentabilité et beaucoup de capitaux ? Crédit Agricole est seulement valorisé 8% de plus que début 2009, BNP 19% de plus et la Générale 24% de moins, alors que le Cac 40 a monté de 70% sur ces dix ans? Pour compenser, il leur faut serrer les coûts comme le font Crédit Agricole (et la bourse aime : +22% depuis le début de l’année) et BNP (+13% en bourse), ce qui ne suffit pas pour la Société Générale (-4%) ! Pour en sortir vraiment, il faudrait que les banques d’un pays de la zone euro s’étendent à l’extérieur, en y faisant des crédits, et mieux encore y achètent des banques, ce qui répartirait leurs risques de crédit. Mais ceci ne va pas de soi !

C’est un traitement socialement dangereux ensuite, avec la vague de réduction des coûts qu’il implique. C’est le cas avec la Société Générale qui annonce des fermetures d’agences (et des réductions de postes), plus une restructuration de sa banque d’affaires (avec moins d’activités, de filiales et donc aussi de personnel), pour économiser du capital. Mais, malgré tous ses efforts, elle a un ratio de capital (Common Equity Tear 1) de 11% pour un minimum réglementaire de 10%, sachant qu’il devra être de 13% en 2022. Et que dire de Deutsche Bank, à 7,2 euros actuellement en bourse, contre 54 il y a dix ans ! Les marchés un peu, les politiques davantage, voudraient la fusionner avec Commerzbank (qui va un peu mieux qu’elle), mais elle s’interroge ! Pas sûr qu’elle pourra le faire longtemps. Le cas le plus compliqué est celui des banques italiennes, très anciennes et locales pour la plupart, autrement dit trop petites selon les standards actuels. Officiellement, les crédits compromis y sont passés de 170 milliards d’euros (7% des crédits) à 100 fin 2018 (moins de 6%). On peut s’en réjouir, sauf que l’on peut remarquer que ce sont surtout les banques les plus solides qui ont pu céder des portefeuilles malades, donc en supporter les pertes. Ce qui reste sera plus compliqué à traiter.

C’est donc un traitement qui devient très politiquement dangereux. La Société Générale réduit ses effectifs mais n’est pas en mauvaise santé, tels ne sont pas les cas des grandes banques allemandes, des banques régionales allemandes (dont on aimerait mieux connaître les comptes) et, surtout, de certaines banques italiennes popolariet de crédit coopératif. Certes, le gouvernement italien essaie de repousser les échéances d’ajustements et de consolidation, menace l’indépendance de la Banque d’Italie et critique vertement la BCE. Une BCE qui va pourtant lancer un plan de financement des banques à des conditions spécialement basses (TLTRO) ! Et rien ne peut forcer à acheter des actions ou des obligations des entités en difficulté !

La sortie de crise en zone euro passe par la restructuration bancaire, en Italie et Allemagne notamment, et sa modernisation partout, face aux Fin Tech, sans oublier la marchéisation en cours de l’économie, avec moins de crédits bancaires, plus de private equity et d’obligations. Face à la forte rentabilité des grandes banques américaines, les grandes banques européennes doivent réagir et les régionales s’adapter. La BCE, sans trop le dire, est en train de revoir ses potions car, plus les difficultés durent, moins elles marchent. Elle va aider plus directement, pour que les banques se restructurent et se concentrent plus rapidement. Avec nos atouts en France, ce serait bien d’en profiter !

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